Sélectionner une page

Dans le Vaucluse, la culture meurt à petit feu dans les petites villes gérées par l’extrême-droite

Dans le Vaucluse, la culture meurt à petit feu dans les petites villes gérées par l’extrême-droite

Photo : Pont sur l’Ouvèze de Bédarrides, Philippe Heckel, Creative commons.

A Bédarrides, Camaret-sur-Aigues et Morières-les-Avignon, les maires Rassemblement national ou élus avec son soutien délaissent la culture. Mais derrière ce désintérêt pointe une politique brutale contre acteurs et associations.

Jean-François Poupelin / Collectif Presse-Papiers
Sommaire de l’enquête collective « Couper, contrôler faire taire ».

Des salles de musiques murées, des festivals repris en main, des institutions culturelles attaquées, des financements supprimés… Dans les années 1990, les maires Front national avaient fait de la culture un champ de bataille idéologique dans les villes du sud qu’ils venaient de conquérir – Marignane et Vitrolles dans les Bouches-du-Rhône, Toulon dans le Var, Orange dans le Vaucluse. 

La génération suivante, celle de Beaucaire, Perpignan ou Fréjus, du désormais Rassemblement national (RN), fait moins d’éclat. « Dans les années 90, la politique culturelle est envisagée comme marqueur pour affirmer des différences, […] un combat de valeurs pour le « pluralisme culturel », une notion détournée pour faire la critique d’un milieu marqué à gauche et homogène », rappelle Vincent Guillon, politologue et co-président de L’Observatoire des politiques culturelles. Depuis 2014, dans les grandes villes notamment, les exécutifs sont dans une perspective de ne pas faire de scandales. Ils sont la vitrine de la normalisation du RN, de sa capacité à gouverner. Ils vont donc mettre en scène la poursuite de partenariats, comme à Perpignan avec le festival de la photo [Visa pour l’image, Ndlr]. »

Mais derrière la dédiabolisation, nos chiffres montrent que la culture reste une cible privilégiée pour l’extrême-droite. Dans 80% des communes analysées, la majorité municipale a sabré dans ses aides aux associations culturelles. Y compris dans les petites communes, celles dont on ne parle jamais mais qui subissent de plein fouet ces politiques anti-culture. C’est à elles que nous nous sommes intéressés.

La culture portée disparue
A Bédarrides, 5 500 habitants, les subventions aux associations culturelles ont quasiment disparu depuis l’élection de Jean Bérard en 2020, avec le soutien du RN. De 31 400 € par an, elles sont passées à… 830 €. Même cure d’austérité à Camaret-sur-Aigues, 4 500 habitants, où l’extrême-droite a pris le pouvoir en 2014. Le financement des associations culturelles a été divisé par – de 13 960 € à 6 450 €. Sur les huit associations culturelles subventionnées en 2012, seules trois l’étaient encore en 2017. En 2021, le maire RN a aussi demandé à toutes les associations de la ville de faire un effort financier. Les baisses de dotation acceptées par certaines structures n’ont jamais été rattrapées.

C’est par exemple le cas d’Eclats de lire, une association de sensibilisation à la lecture qui intervient dans les écoles et à la bibliothèque municipale, qu’elle a fondée et où ses membres font office de bibliothécaires plusieurs fois par semaine. Sa subvention a été divisée par deux, de 2 380 € à 1 200 €. L’association n’a pourtant pas réduit ses activités. Ses membres ont par contre dû se battre pour garder leur place au comité de lecture, quitte à avaler quelques couleuvres. « Au moment du départ de l’ancienne bibliothécaire, la ville a voulu [nous évincer]. On a résisté, on y est toujours, mais des livres nous sont imposés, comme ceux d’Eric Zemmour (le polémiste d’extrême-droite et fondateur du parti politique Reconquête, ndlr) », témoigne Françoise Virlouret, président de l’association et cheffe de file de l’opposition.

Comme les maires Front national en leur temps, Philippe de Beauregard aime aussi s’immiscer dans la programmation de ses structures culturelles. Le frontiste a ainsi décidé de censurer sur son site Internet l’affiche de « La belle saison » de Catherine Corsini, qui racontait une histoire d’amour lesbien. Pour ne pas subir ce genre de pression, le festival Jazz dans les vignes a quitté Camaret, un autre s’est sabordé.

Contacté, Philippe de Beauregard conteste d’abord nos chiffres. Selon les siens, les subventions aux associations culturelles sont passées de 11 066 euros en 2013 à 8 000 euros en 2025. Mais l’édile intègre dans ses calculs des subventions à des structures relevant de notre avis plus de la conservation du patrimoine. Le maire de Camaret en a fait le coeur de sa politique culturelle avec “la défense des traditions et de la culture provençale”.

Ensuite, il défend son “attachement au pluralisme” des idées, qui oriente certains de ses choix, comme l’organisation d’une projection-débat consacrée aux Arkis ou l’achat des ouvrages d’Eric Zemmour ou Philippe de Villiers pour la bibliothèque municipale. Enfin, Phlippe de Beauregard assure avoir recruté en 2024 une coordinatrice culture et lancé la création d’un pôle culturel. 

La culture aux ordres
A Morières-les-Avignon, 9000 habitants, le couperet est tombé sur la Cie Okkio. Pendant l’été 2024, l’association a perdu sa subvention de 2 500 € et la mise à disposition ponctuelle d’un local pour les répétitions de ses spectacles pour très jeune public. Sa faute ? Avoir relayé un communiqué de son syndicat professionnel mettant en garde contre les risques d’une victoire de l’extrême-droite à l’occasion des élections législatives anticipées. Un courrier est envoyé par la majorité RN à la compagnie début juillet, comme l’avait raconté la compagnie dans un communiqué de presse annonçant son départ de Morières. La réponse de cette dernière est restée lettre morte. « Le maire était suppléant du candidat rassemblement national. On nous a reproché de faire une publicité négative à la commune, de nuire à nos bonnes relations avec la mairie et d’assimiler le RN à l’extrême-droite », se souvient Isabelle Lega, la co-directrice artistique d’Okkio.

Alors qu’elle s’était décidée à rester à Morières-les-Avignon à l’arrivée du maire RN, la compagnie s’est réfugiée à Avignon, où elle a été accueillie à bras ouverts par la ville et les acteurs culturels. Mais ce changement n’est pas si simple. « On a des gros projets en cours, mais on n’a plus de locaux. Et nos actions d’éveil musical parents-enfants sont stoppées depuis un an », s’inquiète Isabelle Lega.

En revanche, Grégoire Souque, le maire RN, a maintenu le financement de 10 000 euros du Festival des vents, un festival de musique centré sur le jazz qui se déroule depuis près de 25 ans en août dans la petite voisine d’Avignon et draine quelques 600 spectatrices et spectateurs sur trois soirées et six concerts. « Ce qui l’a sauvé c’est que [la nouvelle majorité] souhaitait s’approprier sa notoriété, estime ainsi Philippe Renaud, son président depuis 2010. Contactés à plusieurs reprises, Georges Souque n’a pas souhaité nous répondre.


Cet article est en libre service, mais a demandé du temps de travail.

Pour soutenir le travail de l'Arlésienne, il y a les partages, les abonnements, et les dons ! Alors à vot' votre bon cœur et votre porte-monnaie !

Catalogue

Lettres d’infos

M’abonner

Faire un don