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Sous couvert de laïcité, une crèche qui discrimine à Beaucaire

Sous couvert de laïcité, une crèche qui discrimine à Beaucaire

Quand la politique s’invite à table, ce sont les enfants qui en paient le prix. À Beaucaire, à l’arrivée d’une Mairie frontiste, environ 150 élèves sur 600 cessent de bénéficier de repas de substitution les jours où du porc est servi à la cantine. Qualifiés « d’anti-républicains », ces repas sont supprimés par Julien Sanchez à partir du 1er janvier 2018.

« En France, en Gaule, on mange du sanglier depuis toujours, comme illustré dans Astérix », a-t-il justifié dans une interview accordée quelques jours plus tard au magazine d’extrême droite Valeurs Actuelles. La raison invoquée : la laïcité. « Une intrusion du religieux dans l’enceinte des établissements scolaires » ne saurait, selon lui, être tolérée.

Le grand remplacement du porc
Mais le maire RN va plus loin encore. « Nous mettrons du porc chaque lundi dans nos cantines, tout le monde est prévenu et ceux qui refusent que leurs enfants en mangent, peuvent donc s’organiser autrement », a annoncé dans le même magazine celui qui « refuse d’assister au grand remplacement du porc à la cantine ». L’association d’opposition Le rassemblement citoyen pour Beaucaire, présidée par Laure Cordelet, porte immédiatement l’affaire en justice. La Ligue des droits de l’Homme (LDH) et la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) font de même.

Le 9 février 2021, le tribunal administratif de Nîmes annule la décision de suppression des menus de substitution, estimant qu’elle ne tient pas compte de l’intérêt des enfants, bien que le droit n’exige pas formellement de proposer des alternatives selon leurs convictions religieuses. La commune frontiste saisit alors la cour administrative d’appel de Toulouse qui confirme en janvier 2023 la décision. « Ni les principes de laïcité et de neutralité du service public, ni le principe d’égalité des usagers devant le service public, ne font, par eux-même, obstacle à ce que les collectivités territoriales puissent proposer des repas de substitution. Ainsi, les motifs de la décision de la commune de Beaucaire mentionnés à l’aticle 5 sont entachés d’illégalité. » Le maire de Beaucaire va jusqu’à saisir le Conseil d’état, qui rejette définitivement son recours en octobre 2023. Mais, comme sur d’autres dossiers, Julien Sanchez choisit de ne pas se conformer à la loi. « Normalement, le rôle de la Préfecture est d’obliger la ville à remettre les repas de substitution, mais rien n’est fait, accuse Laure Cordelet. Sanchez a dit à l’époque qu’il ne le ferait jamais. J’ai eu une discussion avec lui en septembre 2023, je lui ai dit qu’en dehors de tout dogme idéologique, il devrait prendre en compte l’intérêt des gamins quand même. Il m’a répondu, « vous, la gauche, vous aimez vous cacher derrière les intérêts des enfants », » se souvient-elle.

« Ils se battent contre des enfants »
« Pâté de campagne, curry rouge de porc, jambon blanc, saucisse de Francfort, saucisse de Toulouse, sauté de porc à la sauce tomate, rosette… » Sept ans après la suppression des menus de substitution, et malgré l’annulation de cette décision par la Justice, les menus des sept écoles élémentaires de Beaucaire continuent d’imposer cette année un plat à base de porc chaque lundi sans alternative. Une situation qui, pour Laure, « stigmatise la communauté musulmane », qui se sent ignorée et démunie.
« C’est une loi discriminatoire, qui découle d’une chasse aux sorcières, il n’y a pas de doute. Mais le plus triste c’est qu’ils se battent contre des enfants », regrette Khalid, père de trois enfants, dont deux sont scolarisés dans la commune. Sa femme a fait le choix de ne pas travailler pour pouvoir faire déjeuner les petits à la maison. « Il ne s’agit pas de deux ou trois élèves, la communauté musulmane est nombreuse à Beaucaire et personne ne demande de la viande halal. On veut juste une option végétarienne pour que les enfants aient le choix, une alternative », continue Khalid, qui n’imagine pas « la galère d’organisation » pour les parents qui travaillent.

La soupe au porc, les lardons sur la pizza
Mais la cantine n’est ni « un restaurant 4 étoiles », ni « à la carte » défendait Julien Sanchez. Aujourd’hui, les parents musulmans qui n’ont pas de solution de garde se sentent désemparés. « On a beau faire tout ce qu’on peut, on ne peut pas aller plus loin que la Justice, ils ont été condamnés par un juge mais ne respectent pas la décision, dénonce une parent d’élève élue. Nous, simples parents d’élèves, on ne fait pas le poids. Même si on monte une pétition, si on les interpelle plusieurs fois, on sait très bien que ça ne changera rien. Malheureusement, ce sont les enfants qui subissent. Un papa est venu nous voir la semaine de la rentrée, continue celle qui est aussi présidente de l’association des parents d’élèves, il a fait une demande pour que les enfants qui ne mangent pas de porc puissent avoir plus de féculents ou de légumes le lundi. Il s’est vu répondre par la négative, que ce n’était pas possible. On sent la volonté de nuire, d’imposer ses idées. »
D’autant plus que, selon les témoignages, non seulement le repas de substitution est supprimé, mais tout est fait pour que les enfants inscrits à la cantine mangent du porc. Des agents communaux se sont confiés à Laure Cordelet. « Ils étaient obligés de mettre du porc dans les assiettes des gamins, donc ils ne pouvaient pas leur servir des légumes uniquement, rapporte-t-elle, s’ils faisaient une soupe, ils mettaient du porc dedans. » Même son de cloche chez l’élu d’opposition Charles Ménard (Beaucaire en Commun, LFI) qui raconte : « Selon le personnel communal, au centre aéré, un jour d’été, un nouveau prestataire a livré de la pizza pour le déjeuner. Ils ont obligé les cantinières à rajouter des lardons sur les pizzas avant de les réchauffer et de les servir aux enfants. » Sans compter le rôle social de la cantine. « On sait qu’il y a malheureusement beaucoup de misère, continue l’élu. 23 % des enfants français ne mangent pas à leur faim. Pour eux, la cantine représente un lieu où ils peuvent enfin se nourrir correctement. » Mais l’intérêt des enfants passe visiblement au second plan, dans une commune qui supprime la facturation des repas a posteriori et menace de signaler aux services sociaux et à la Justice les familles en retard de paiement (1).

Nada Didouh

  1. Estimant à 66.400 euros en quatre ans le montant des factures non payées, Julien Sanchez a écrit une lettre aux parents en février 2015 menaçant de les signaler à la CAF, au procureur de la République et à la protection de l’enfance. Les parents qui ne régularisaient pas leur situation sous 72 heures s’exposaient à des poursuites.

 


Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une enquête collective sur la casse sociale et associative des mairies d’extrême droite par des équipes de journalistes du sud-est et leurs médias : Le Poing, la Marseillaise, le Collectif Presse-Papiers. Un travail soutenu par le Fonds pour une presse libre. Nous vous tiendrons informés des enquêtes de nos collègues via notre bulletin numérique et notre site internet.

Article également publié dans l’Arlésienne n°25, automne 2025 au sein d’une série d’article sur la gestion d’extrême droite de la ville de Beaucaire.

Beaucaire : l’extrême droite contre la population p. 18.
. Le RN ferme la porte aux commerces indésirés p. 20.
. Les purges associatives de l’extrême droite et ceux qui en profitent p. 26.
. Face à la presse, l’opacité p. 28.
. Beaucaire, la gamelle des identitaires p. 30.
. Pour Noël, une crèche à tous prix p. 31.
. Sous couvert de laïcité, une cantine qui discrimine p. 32.


Cet article est en libre service, mais a demandé du temps de travail.

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