Contrairement à ce qu’affirmait Carolis, un couple d’octogénaires en caravane sous procédure d’expulsion
La parole publique dans les conseils n’engage visiblement pas Patrick de Carolis. En juin 2025, il assurait en conseil communautaire que le couple Deslys-Scholl présent en caravane depuis 26 ans sur un terrain appartenant à l’ACCM, pourrait y rester malgré sa vente au promoteur immobilier Bouhdel. Manque d’accord, en septembre 2026, une procédure d’expulsion est en route.
« L’entreprise SCI Barka (présidée par Morad Bouhdel, ndlr) est la seule à s’être portée candidate pour acquérir ce terrain en acceptant le maintien de cette famille », expliquait Patrick de Carolis, le 26 juin 2025, lors du conseil communautaire de la Communauté d’agglomération Arles Crau Camargue Montagnette dont il est président. Ce jour-là, une délibération actait la vente du terrain sur lequel Michel Deslys, 82 ans, et Madeleine Scholl, 80, vivent en caravane depuis aujourd’hui 29 ans. Une solution présentée comme « intéressante sur le plan humain ». Pourtant, à lire la délibération, rien ne confirme leur maintien sur le terrain. Un an plus tard, mardi 8 septembre 2026, la SCI Barka envoie un huissier pour déclencher une procédure d’expulsion. Le couple a trois mois pour partir.

Patrick de Carolis, président de l’ACCM, assurant en conseil communautaire le 26 juin 2025, qu’un accord avait été trouvé pour garder le couple sur le terrain.
Comment en est-on arrivé là ? Michel, « manouche des Alpilles » et Madeleine, née dans une roulotte, se sont rencontrés à Saint-Chamas et ont vécu toute leur vie en caravane. Sans patrimoine et vivant de petits travaux, servant de main d’œuvre agricole ou pratiquant le rempaillage comme le glanage de ferraille ou encore la retape de vieux véhicules, le couple a vécu sur plusieurs terrains arlésiens : Gifi, But, le Musée bleu, le canal de Barriol et sur le bord du Rhône côté gare jusqu’à ce que la Mairie leur demande de partir en 1997. « On avait construit une sorte de ranch, se souvient Madeleine, les touristes s’arrêtaient pour prendre des photos. » C’est alors que la Mairie leur propose de se déplacer zone nord, là où ils sont actuellement.
Une vie de bohémiens sur un terrain
Ici, derrière la prison et à côté de la casse, à l’époque en zone inondable et agricole, personne ne voulait de ce terrain. Il était donc parfait pour les accueillir. Avec le temps, ils l’ont transformé en installant leurs poules, leurs caravanes, un havre de paix où ils ont « planté et vu grandir les arbres », témoigne Michel, qui expose des véhicules d’époque et des peluches en bord de parcelle pour divertir le passant. « On est les derniers à vivre en caravane, nos enfants sont tous en maison », indique Madeleine. Michel quant à lui est encore une véritable icône en ville. Ses rouflaquettes sont remarquées autant que sa voiture sans permis coiffée d’un gigantesque tigre en peluche.
Ils n’ont rien à faire là… depuis 30 ans
Mais désormais, il faut laisser place au développement économique ! Mandy Graillon, élue à l’habitat comme aux finances de l’ACCM, ne voit pas le problème dans leur expulsion. « Ce qui se passe là, je ne vois pas comment on peut l’expliquer aux contribuables, commente-t-elle dans La Provence du 19 septembre 2026. Une famille occupe illégalement, depuis 30 ans, un bien public sans jamais avoir dépensé un euro. Ce terrain est en zone d’activité constructible, ce qui est extrêmement rare à Arles où le taux de chômage est important. »
Pour expliquer aux contribuables comme aux citoyens pourquoi le couple vit sur le terrain, il y a l’histoire. Les livres sont nombreux pour expliquer le hiatus entre les lois et un mode de vie marginal. Comme celui de William Aecker, juriste, qui expliquait dans l’Arlésienne n°18 : « au XIXe siècle, l’État a commencé à avoir des dispositifs discriminatoires, de fichage […] on a cherché à assimiler de force les « Gens du voyage ». […] Le relogement, c’est un discours ethnocentré qui ne correspond pas du tout aux attentes des familles ». Il y a aussi le livre de Mathieu Pernot qui a accompagné le couple en 1997 avec son association Yaka. Il a récolté et publié les archives du camp de concentration pour les nomades pendant la seconde guerre mondiale à Saliers en Camargue. Les cousines de Madeleine étaient internées dans le camp de Saliers, jugées « indésirables » comme les classait à l’époque l’administration.
Des terrains locatifs manquants
Aujourd’hui, depuis 2000, la loi Besson est venue encadrer la considération minimale que doivent avoir les pouvoirs publics pour ce mode de vie différent et l’article un indique que : « les communes participent à l’accueil […] sur des aires ou des terrains d’accueil prévus à cet effet ». Selon la loi, chaque département doit se munir d’un Schéma départemental d’accueil et d’habitat des Gens du voyage (SDAHGV) qui apporte des réponses aux besoins des habitants et des usages du territoire par des aires de passage ou encore des terrains locatifs familiaux. L’application des Schémas départementaux relève de la compétence des intercommunalités : l’ACCM à Arles. Selon le Schéma 2021-2026, l’ACCM doit construire un terrain familial pour six familles. Mais rien n’est fait. L’ACCM n’est pas dans les clous.
Un accord fantôme finalement refusé
Au lieu de remplir ses obligations, l’ACCM version Carolis a déplacé l’affaire en justice pour obtenir un jugement d’expulsion du couple Deslys en 2023. Mais difficile politiquement de tenir un discours d’expulsion alors que la collectivité devrait proposer des solutions de relogement. C’est là que le tour de passe-passe est malin. En vendant le terrain à une entreprise privée, la collectivité n’a plus à assurer l’expulsion. Alors, des négociations ont eu lieu entre l’entreprise, l’ACCM et le couple Deslys pour qu’ils acceptent une solution de relogement sur le terrain destiné à devenir le siège de la société Bouhdel. Mais ni l’ACCM ni Bouhdel n’ont mis leurs engagements par écrit. En recoupant les témoignages, Bouhdel aurait proposé au couple Deslys d’habiter sur une bande de terrain le temps des travaux de construction du nouveau siège de l’entreprise. Ensuite, le couple aurait pu bénéficier de certains bureaux à l’étage transformés en appartement. Une vie entre quatre murs qu’ils n’ont jamais demandée, mais acceptée en 2025 du bout des lèvres.
La négociation réalisée à l’époque sous l’égide de l’ancien élu à l’économie Jean-Michel Jalabert n’avait rien de légal ni réglementaire. Et cet accord oral s’est montré plus que fragile. Quand, le 3 septembre dernier, l’entreprise mandatée par l’ACCM est venue pour passer à l’action du déménagement des caravanes et ainsi permettre le début des travaux de l’entreprise Bouhdel, le couple s’est ravisé, voyant que le lopin de terre prévu pour leur accueil ne présentait aucun aménagement ni arbre pour faire de l’ombre. Et surtout ils n’avaient aucune garantie de pouvoir rester sur le terrain à terme. La suite, on la connaît, l’huissier etc…
« Ils ont tout refusé. Il faut arrêter, stop ! Revenons à la loi et rien qu’à la loi, ils n’ont rien à faire là », insiste Mandy Graillon dans La Provence. Effectivement, le couple qui a vécu toute sa vie en caravane n’a pas voulu d’une solution de relogement. Le fameux « ethnocentrisme » des pouvoirs publics dont parlait William Aecker. Et concernant la loi Besson et l’obligation de réaliser des terrains locatifs familiaux ? Pas d’empressement pour l’élue à l’habitat de l’ACCM : « ce sujet sera clairement posé sur la table lors de la révision du Plan local d’urbanisme », lequel n’est pas prévu pas avant février 2028. Pour les questions de l’Arlésienne, en revanche, pas de réponse.
Des solutions oubliées
D’autres solutions avaient pourtant été évoquées par les services de l’ACCM en 2010 dans une lettre que nous avons pu consulter. Excluant l’expulsion sans solution de relogement, il y était évoqué un déplacement sur un terrain familial d’au moins 500m² créé pour l’occasion dans le même quartier. Mais avec les changements politique, l’idée a été oubliée depuis, alors même que l’ACCM met en vente un terrain de 1500m² en ce mois d’octobre. Avec de la volonté politique, des solutions pourrait s’inventer. Mais aujourd’hui, le bras de fer juridique semble commencer. « Nous allons demander un délai pour l’expulsion et ensuite demander l’application du Schéma départemental par l’ACCM », annonce maître Benoît Candon, avocat qui a fait condamner la Métropole Aix-Marseille pour non-respect du Schéma départemental.
« Depuis des années, l’ACCM ne fait rien pour ces familles », analyse Gigi Bonin, président du Mémorial des Nomades et Forains de France et de l’Association des filles et fils d’Interné.es du camp de Saliers. « Avant toute démarche d’expulsion, il faut avoir un diagnostic social et proposer des conditions de relogement dignes. » Puis le prix de vente du terrain le laisse songeur : « 188 000 euros, c’est le prix qu’ils donnent à deux vies humaines ? »
Eric Besatti
