A Tarascon, des permis de construire à la tête du paysan
D’une main, la Mairie de Tarascon a offert des permis de construire à de gros agriculteurs en zone inconstructible de la Montagnette pour des villas de plusieurs centaines de mètres carrés. De l’autre, elle menace d’expulsion de son installation précaire Philippe Chansigaud, un paysan et militant écologiste. Une différence de traitement qui ressemble à des représailles.
Texte : Pierre Isnard-Dupuy
Photos : Léonore Lumineau et Eric Besatti
« Les agriculteurs, (…) sont confrontés à une position drastique de l’État quant aux interdictions de construction pour les nécessités du bon fonctionnement des exploitations. » Dans une motion de soutien aux agriculteurs votée le 25 janvier 2024, le conseil municipal de Tarascon réclamait des allégements de réglementations en faveur des exploitants agricoles, notamment pour les constructions nécessaires à l’activité agricole.
Un an plus tard, le maire divers droite Lucien Limousin affichait à nouveau son soutien au monde agricole dans l’édito du magazine du conseil départemental. « Nous mettons un point d’honneur au quotidien à préserver notre patrimoine agricole exceptionnel (…), tout en aidant nos producteurs à vivre de leur passion », écrivait celui qui est aussi vice-président à l’agriculture de la collectivité.
Zèles différenciés
De beaux objectifs qui sont pourtant appliqués de manière différenciée en fonction des agriculteurs concernés. L’action de la municipalité de Lucien Limousin montre un zèle à géométrie variable en matière d’urbanisme : soutenant contre vents et marées judiciaires deux villas de gros exploitants agricoles d’un côté, s’acharnant, d’un autre, à l’encontre d’un petit paysan pour lui faire retirer son habitat léger et son minuscule local professionnel en bois. Deux aménagements réversibles.
D’une part, en direction de Boulbon, en zone classée de la Montagnette où sont restreintes les nouvelles constructions depuis 1970, la Justice est passée pour prononcer la destruction de deux imposantes villas de 200 et 350 mètres carrés, comme l’Arlésienne l’a raconté en 2021. Ce genre de décisions de justice est rarissime. Des habitations, qui n’avaient aucun lien avec l’activité agricole, voulues respectivement par les agriculteurs Cédric Marcel et Stéphane Berlandier. Si le premier a fini par s’y soumettre, le second est en train de faire reconstruire sa massive demeure, au moins depuis l’été 2024, comme l’a constaté sur place l’Arlésienne.
Condamnée par la Justice à être détruite, la villa de Stéphane Berlandier est pourtant en cours de reconstruction en pleine zone naturelle dans la Montagnette. Photo E.B.
En zone naturelle, à deux pas de la chapelle Saint-Victor, le panneau de chantier ne permet pas de distinguer un numéro de permis. Par plusieurs courriels et déplacements au service de l’urbanisme, nous avons demandé à pouvoir consulter l’éventuel permis de construire associé, en renseignant le numéro de parcelle inscrit au cadastre. Le service de l’urbanisme n’y a pas donné de suite, alors que les municipalités ont l’obligation légale de rendre publique cette information. Impossible donc à ce stade d’éclairer si la reconstruction de la villa de Stéphane Berlandier bénéficie effectivement d’un permis, en dépit de la chose jugée, ou si la municipalité ferme les yeux sur une construction sans autorisation.
Le panneau de chantier illisible. Cette reconstruction
bénéficie-t-elle d’un permis de la part de la Ville de
Tarascon ? Celle-ci ne nous a pas répondu en plus d’un
mois de demandes répétées. Photo : E.B.
Les villas de Messieurs Marcel et Berlandier ont bénéficié de permis de construire, respectivement accordés en 2007 et 2009. Puis, en 2019, après que la Justice les a annulés, la municipalité, se moquant de la chose jugée, délivrait des permis de construire précaires pour une durée de deux ans avant que les dossiers atterrissent devant la Cour de cassation. La cour d’appel d’Aix-en-Provence a en outre attesté d’une « faute de nature à engager la responsabilité de la commune », pour avoir autorisé à construire.
D’autre part, sur la route d’Avignon en piémont de la Montagnette, les autorités municipales reprochent au paysan Philippe Chansigaud de s’être installé dans un mobile-home et d’avoir aménagé un local en bois de 18 mètres carrés sur son terrain agricole. Ce pourquoi la municipalité a porté plainte pour construction illégale et mis en demeure l’agriculteur de retirer ses aménagements. Elle a également demandé à Enedis de venir lui couper l’électricité début août. Sollicité, le parquet de Tarascon ne nous a pas confirmé s’il avait ouvert une enquête.
L’intéressé justifie avoir agi comme cela suite à un refus pour un permis de construire sur son terrain agricole d’un hangar de 137 mètres carrés, auquel s’insère une partie d’habitation et de bureau de 40 mètres carrés. Philippe Chansigaud affirme répondre à « une situation d’urgence pour pouvoir continuer l’exploitation ». En particulier pour être auprès de ses animaux : une quinzaine de chèvres allaitantes et leurs petits ainsi qu’une quarantaine d’oies et de poules.
Philippe Chansigaud au milieu de ses oliviers tout juste taillés. Photo : L.L.
Les chèvres de Philippe Chansigaud pâturent en fin de journée. Solution qu’il souhaite provisoire, en espérant pouvoir ériger un bâtiment adapté, le mobile-home lui sert à vivre auprès de ses animaux pour intervenir en cas de nécessité et le petit local en bois contient le matériel et sert aux transformations de produits. Photo : L.L
« Produits d’exception »
Divorcé l’année dernière, le sexagénaire cumule les difficultés. Il a perdu l’usage du Mas de Gratte-Semelle, propriété de son ex-épouse, ce qui l’a contraint à déménager. Précédemment, « en 2022, une partie de mon exploitation a brûlé. Et en 2025, je suis mis en demeure par la Mairie », poursuit-il. Après avoir requis une régularisation auprès des services municipaux, sans succès, Philippe Chansigaud a introduit des procédures au tribunal administratif de Marseille au sujet du refus de permis et de la mise en demeure.
Pas question de baisser les bras pour celui qui cultive, élève et transforme de l’huile d’olive, des chevreaux, des œufs d’oies, du jus de figue de Barbarie, du miel… dans ce pays depuis un quart de siècle. Sur une poignée d’hectares, il mène ses productions dans une démarche agrobiologique alliant polyculture et élevage.
Ses « produits d’exception » sont reconnus par une quinzaine de chefs étoilés qui les cuisinent jusqu’au château de Versailles. « Il prend le temps de former nos équipes sur ses produits », témoigne Armand Arnal, chef étoilé du restaurant La Chassagnette en Camargue. « Il travaille comme un vigneron pour son huile d’olive, en faisant ses assemblages de différentes variétés. Il a un savoir-faire de précision. C’est de l’orfèvrerie », poursuit le cuisinier qui appelle à « mettre en avant et aider les petits producteurs » et regrette « un acharnement », de la part de la Mairie de Tarascon à l’encontre de Philippe Chansigaud.
« Représailles contre un militant »
Mais alors que comprendre de l’action d’une municipalité qui se dit pour la défense des agriculteurs, contre un paysan qui fait rayonner son terroir ?
Il se trouve que Philippe Chansigaud est aussi un militant écologiste bien connu du territoire, président de l’Association pour la défense de l’environnement rural (Ader). Et c’est précisément l’Ader qui a introduit les actions en justice qui ont fait condamner à la destruction les villas de Messieurs Marcel et Berlandier. Mais aussi l’égérie de la mode Inès de la Fressange à retirer une extension de 100 mètres carrés, pour ne citer que cette affaire qui a agité la presse nationale et la presse people en 2015. Au cœur de l’agitation médiatique, la Mairie avait porté plainte contre la star.
L’Ader s’oppose également aux points de vue de Lucien Limousin sur les sujets industriels des polluantes papeterie Fibre Excellence et l’usine de compostage de la Sede appartenant à Véolia, que le maire appuie sans sourciller au nom de l’économie locale.
Dans ce contexte, Philippe Chansigaud se dit l’objet de « représailles contre un militant ». « Le maire interprète les règles du plan local d’urbanisme, mais uniquement pour entraver Chansigaud. Il dépense une énergie folle avec l’argent du contribuable », grince le paysan.
La Mairie considère que l’agriculteur n’a pas besoin de loger sur sa parcelle agricole et met en avant l’aléa incendie. À ce sujet, le paysan estime qu’elle évalue mal les risques. « Mon terrain est séparé de la Montagnette par un chemin, la voie ferrée et le canal des Alpines », détaille-t-il. Soit autant de coupe-feux. L’aléa incendie n’a pas été retenu à l’encontre de Stéphane Berlandier, dont le terrain en cœur de montagne est pourtant soumis à un risque plus fort.
Pour le maire, « les projets immobiliers de Monsieur Chansigaud n’échappent pas à l’application des règles d’urbanisme, de procédure comme de fond, parfois éclairées par les recours gagnés ou perdus par l’Ader », nous répond-t-il succinctement par courriel. À nos autres questions, Lucien Limousin ne répond pas sur son traitement des dossiers Berlandier et Marcel. Pas plus que sur sa possibilité d’apporter une aide à Philippe Chansigaud, fusse-t-elle pour d’autres solutions que celle voulue par le paysan. Au royaume de l’agriculture industrielle, où les serres cathédrales et les champs en monoculture s’étalent à perte de vue, le petit paysan n’est vraisemblablement pas roi. ♛
Défiscalisez comme Bernard, soyez mécènes comme Maja et réorientez vos impôts en soutenant l'Arlésienne.
Faire un don défiscalisé à la presse libre, locale et de saison... désormais reconnue d'intérêt général !