Perdu au milieu des champs, le mas trône tel un phare sur le pays de la famille Blanc. Un pays où règnent le taureau de Camargue, l’agriculture et les touristes. Une pyramide sur laquelle s’appuie le modèle esconomique de la manade, et avec elle, tout un modèle traditionnel.

« Ici, vous êtes dans une exploitation typiquement camarguaise ». C’est Jean-Claude Blanc, le père de famille qui résume la situation. Il est 15h, l’heure du café. Le car touristique en provenance du Béarn digère la gardiane. Debout, sous la charpente monumentale de l’ancienne cave à vin, le patriarche conte la vie des taureaux. « Ils vivent en totale liberté, des bêtes sauvages qui ont besoin de grandes étendues. » Les 260 bestiaux qu’il faut diviser en différents troupeaux. Femelles et veaux ensemble, cocardiers à part. Dominants séparés des dominés pour éviter les affrontements. « Chaque année, des combats fratricides causent des pertes pour la manade », dévoile-t-il. Un murmure parcourt l’assemblée.

Après l’exposé, viennent les questions. « Est-ce que vous vivez bien ? », ose, à la cantonade, un Béarnais moustache triangulaire et béret basque. « Si vous souhaitez du mal à quelqu’un, offrez-lui une manade de taureaux camarguais, rigole Jean-Claude, on a l’habitude de dire que les 35 heures, le mardi soir on les a faites. » Pour lui, « heureusement que je sens que ça pousse derrière, je connais des collègues qui sont contraints d’arrêter parce que leurs enfants ne sont pas intéressés ». Il enchaîne sur la sélection particulière des taureaux qui explique le faible rendement de ce type d’élevage. A l’âge de 3 ans, « on essaye » les taureaux en piste. « S’ils ont du caractère, ils commencent une carrière ». Au total, il garde entre 3 et 10 bêtes sur les 50 naissances par an. Le reste, c’est direction l’abattoir. Puis un réseau de distribution composé de quelques boucheries, de la vente directe et de la consommation sur place, à la manade. Si les taureaux continuent de faire leurs preuves dans les petites arènes, à l’âge de 5 ans, c’est la  consécration. Le manadier les baptise. Un nom de scène qui finira sur les affiches de course camarguaise. Les meilleurs taureaux font carrière jusqu’à 15 ans. Et ceux qui entrent dans la légende de la bouvine ont même droit à une retraite suivie d’une mort naturelle, enterrement debout, tourné face à la mer sous un drap blanc. « Même si maintenant c’est plus dur avec les normes de l’Europe », précise Jean-Claude.

« Ici, entre Salon à l’est, Avignon “le pôle nord” et les portes de Montpellier à l’ouest, dès qu’il y a une fête dans un village, il faut qu’il y ait des taureaux dans les rues et une course dans les arènes. » Et  »ici », on fait souvent souvent la fête. La saison s’étale de mars à octobre. En période estivale il peut y avoir jusqu’à huit courses dans la même journée. Un véritable sport organisé par une fédération « reconnue par le Ministère de la jeunesse et des sports », insiste le gardian devant les touristes curieux. Une spécificité locale inventée début XXe par un certain Folco de Baroncelli. Le même que celui qui permet à l’élevage de taureaux Camargue d’exister encore aujourd’hui. « Allez, on va y aller », conclut-il après avoir épuisé les dernières questions.

La famille comme socle
La trentaine de touristes quitte les chaises et se laisse embarquer dans une remorque. Les gardians, eux, sont déjà en selle, prêts à trier le bétail. Il y a Jean-Claude, le père, Laurent et Olivier, ses deux fils, Serge et Luc, deux amis retraités. « Heureusement qu’ils sont là ! », hoche Olivier en direction des bénévoles. Tandis que Véronique, la soeur, blessée au genou après une chute de cheval, conduit le tracteur. Tout le clan donne un coup de main. Une heure plus tard, après explications, démonstrations et prises de photos au plus près des bêtes, la remorque de Béarnaises et Béarnais est ravie. Ils repartent aussi plus légers « conscients que de venir dépenser de l’argent ici permet à une culture locale d’exister », confirme une retraitée sexagénaire à casquette. Loin de l’usine à fric attrape-touristes qui peut exister en Camargue « chez les Blanc, on est dans une ambiance franquette », glisse la guide en montant dans le bus qui emmène les Béarnais vers les Saintes-Marie-de-la-Mer.

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La tradition comme religion
« Ce qui rapporte le plus, ce sont les groupes. Ce qui prend le plus de temps, ce sont les courses », explique Olivier autour d’un verre sur la grande table à manger du mas familial. « Les manades qui font exclusivement des taureaux pour les courses ne s’en sortent pas », croit-il savoir. Entre 150€ et 600€ pour la location d’un taureau selon sa réputation. Pour eux, l’équation a été simple. Face à la feuille de comptes, « on a vu que ça marchait pas, on a rénové le mas et investi pour faire des maisons d’hôtes ». Pour se lancer dans l’agrotourisme, la famille a restauré l’ancien bâtiment des ouvriers agricoles. Le mas a traversé les siècles, alors « pour l’instant ce qu’on gagne, on le réinvestit pour maintenir le bâti en état ». Seuls les parents se payent sur la manade et l’exploitation. Les enfants, eux ont tous un travail à côté. Dès qu’ils rentrent, ils donnent un coup de main jusqu’à la nuit tombée. L’argent, même s’il n’a pas l’air de manquer dans la famille, n’est pas la raison pour laquelle les Blanc élèvent des taureaux Camargue. Il y a quelque chose d’irrationnel là-dedans. « Le but, c’est un jour de remporter le Bioù d’Or », déclare Olivier déterminé. « Le meilleur taureau de la saison de course camarguaise », précise t-il avec les yeux de la passion. La plus haute distinction. Encore jamais remportée par la famille.

 

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Article publié dans lou gai sabé, 1er mai 2014

Lexique :
Bouvine, désigne tout ce qui a trait à la civilisation camarguaise et ses traditions autour du taureau et du cheval.

Manade, nom donné à un élevage en Camargue. Par extension, désigne un troupeau de chevaux ou de taureaux sauvages et l’ensemble de l’élevage avec son personnel, ses amateurs, ses terres. Son propriétaire est le manadier (ou la manadière).

Pays, terrain, propriété du manadier sur lequel il veille et conduit ses activités.

Gardian, pour le Code du travail, c’est un ouvrier agricole. Celui qui garde. Ce nom provençal est apparu en 1901 est passé dans le langage courant. En français, gardien de chevaux et/ou de taureaux sauvages dans la Camargue. En anglais, ça donne cow-boy de Camargue.

Cocardier, taureau de course camarguaise. Il porte une cocarde (ruban) entre ses cornes.