Gaz, particules fines, dioxine, métaux lourds… L’usine de pâte à papier Fibre Excellence à Tarascon rejette en toute impunité ses polluants. Associations et citoyens, réunis dans le collectif Halte à la pollution de Fibre excellence, alarment sur les conséquences en matière de santé.

« Chou pourri », « ammoniac », « chlore »… Ça « sent Tarascon » dans un rayon de quelques kilomètres, jusqu’à Arles selon le vent. Sur le terrain, Daniel Gilles, paysan septuagénaire, a vu se mettre en route l’usine de pâte à papier Fibre excellence Tarascon en 1951. Elle était alors exploitée par la Cellulose du Rhône et d’Aquitaine avec sa jumelle de Saint-Gaudens en Haute-Garonne. « Dans les années 1970, fréquemment les plantes ne pouvaient plus pousser à cause des poussières rejetées par l ‘usine. Elle étaient impropres à la consommation », se souvient Daniel Gilles. Le riverain n’a plus d’amygdales, « rongées par les rejets. Ce qui a été reconnu. J ‘ai été indemnisé pour ça. » « On est en milieu rural et on a une pollution comme en plein centre-ville de Marseille », s’énerve un autre agriculteur qui préfère rester anonyme. A environ 200 mètres de l’usine, se trouve l’école privée du Petit Castelet qui accueille 200 enfants. « Toux, asthme, maux de tête, vomissements », reviennent souvent dans les témoignages des parents d’élèves à propos de leurs enfants. Xavier Body, directeur de la base nautique de Beaucaire située à moins de trois kilomètres, s’interroge quant à lui sur les effets concernant la santé des « 280 scolaires et des pratiquants d’avirons, dont des sportifs de haut niveau », qu’il reçoit toutes les semaines. Pour Philippe Chansigaud de l’Association pour la défense de l’environnement rural (Ader), l’enjeu est clair : « c’est la santé des 90 000 habitants de ce bassin de vie qui est menacée. »

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Daniel Gilles, paysan riverain de Fibre Excellence

L’industrie responsable de cancers et malformations congénitales ?
Voilà 45 ans que le docteur Bernard Giral est médecin à Fontvieille. Depuis son installation, il constate une multiplication par dix des cancers chez sa patientèle. « Au début, il y avait de zéro à six cancers par an. Depuis 2016, j’en compte 36 nouveaux et 25 encore en cours. Pour avoir dit ça sans forcément le relier à l’activité de Fibre excellence, je me suis fait menacer dans un courrier par les avocats de Fibre excellence pour me faire taire. Ce que je ne vais pas faire ce soir », tonne-t-il sous les voûtes de la chapelle du Méjan d’Arles, mercredi 14 mars. Ce jour-là, le lieu fait salle comble : 250 personnes présentes pour une réunion d’information sur la pollution autour de l’usine de pâte à papier. De mémoire d’Arlésiennes et d’Arlésiens, un tel événement n’est pas si fréquent… Propriété du consortium géant indonésien Asia Pulp & Paper (APP) depuis 2010, l’usine Fibre excellence Tarascon emploie 270 personnes, auxquelles s’ajouteraient 1 000 emplois indirects. Une activité sur un site industriel dangereux classé Seveso 2 à l’origine d’importantes pollutions que l’organisateur du soir, le collectif Halte à la pollution de Fibre excellence, composé d’associations et de citoyens, montre du doigt. Et alerte sur sa dangerosité.

Pour le moment, aucune étude n’établit de lien direct entre la pollution de Fibre excellence et les pathologies graves dues à la contamination de l’environnement de vie. Les soignants qui se relaient à la tribune du Méjan tirent néanmoins le signal d’alarme. Sur l’ensemble de l’hexagone, « les cancers ont été multipliés par deux en 25 ans. On observe également une explosion de l’asthme, des maladies cardio-vasculaires et des pathologies neuro-dégénératives telles qu’Alzheimer et Parkinson », informe le cardiologue Jean Lefèvre, membre de l’Association santé environnement France (Asef). A ce propos, Bernard Giral voit se produire de plus en plus d’Alzheimer précoces. « Le problème, c ‘est l ‘accumulation des substances toxiques dans l’organisme et l ‘effet cocktail provoqué par la présence simultanée de plusieurs substances », poursuit Jean Lefèvre. Les ingrédients qu’il décrit sont bien présents dans les fumées de Fibre excellence qui se dispersent avec les vents dominants. « Les polluants entrent dans l’organisme par voie respiratoire, en se fixant sur les particules fines qui pénètrent dans les bronches. Mais aussi par le système digestif. Des études sont en cours pour évaluer l ‘impact sur le microbiote intestinal nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme », décrit le cardiologue.

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A la tribune, le procès de la pollution de l’air continue avec les atteintes aux toutes premières étapes de la vie. Partout en France, « la fertilité est en baisse. Un couple sur sept consulte pour des problèmes de fertilité. Un sur dix a recours à une procréation médicalement assistée (PMA). Le placenta n’offre pas de barrières aux particules fines, aux métaux lourds et aux oxydes d’azote », expose Béatrice Vermelen, gynécologue-obstétricienne. « Ralentissement de croissance intra-utérin, petits poids à la naissance, accouchements prématurés, malformations congénitales », les conséquences annoncées par la praticienne sont préoccupantes. « Nous sommes devant une crise sanitaire. Il faut que les industriels soient conscients des risques sur la santé », insiste-t-elle. Selon un diagnostic de territoire réalisé par l’Observatoire régional de santé en 2016, les zones de Tarascon et de l’ouest des Alpilles connaissent un taux de surmortalité de 14 % plus important que la moyenne de la région Paca. « La seule grande différence qu’a ce territoire avec beaucoup d’autres de la région, c’est qu’une usine très polluante y est implantée. Ça devrait intéresser certains observateurs », conclut Bernard Giral.

Une usine obsolète, choisie par Hulot pour l’électricité biomasse
A Tarascon, ce sont 250 000 tonnes de pâte à papier qui sont produites par an avec un million de tonnes de bois. Mais, on le sait moins, c’est aussi une usine de production électrique d’une puissance de 12 MW. Des chaudières brûlent les déchets écartés ou issus du processus de production de la pâte à papier : les écorces et un mélange appelé liqueur noire. La combustion permet de faire de la vapeur qui actionne une turbine produisant l’électricité. Parce qu’elle est issue de matières organiques, c’est une énergie dite à base de biomasse. Le problème, c’est que les chaudières sont obsolètes. « Dès que la combustion se fait mal, on voit les fumées se noircir », nous dit Philippe Chansigaud de l’Ader. Et il n’est pas rare que des cendres se répandent dans le voisinage. Ce qui n’empêche pas le ministère de la transition écologique et solidaire et sa figure de proue, Nicolas Hulot, de choisir cette usine pour leur plan de développement de l’électricité biomasse. Une nouvelle turbine, d’une puissance de 25 MW sera installée. Elle sera financée grâce à « un complément de rémunération garanti pendant 20 ans », par l’État. « Le tarif moyen, pondéré par la puissance des installations de tous les lauréats est de 122,50 €/ MWh », précise le communiqué du ministère en date du 28 février. L’usine de Tarascon est de loin le projet biomasse le plus important parmi les onze retenus. Pourtant, dans la “biomasse” de Fibre excellence, il y a les écorces et résidus de bois mais il y a aussi les produits chimiques pour la fabrication de la pâte à papier, qui finissent dans la liqueur noire. Ce qui inquiète les riverains, c’est que l’usine serait restée dans son jus de 1981, année de sa complète reconstruction. Conséquence, « six tonnes de poussières toxiques sont rejetées par jour, on a besoin d’un contrôle », avertit Philippe Chansigaud.

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Au début des années 1990, le groupe québécois Tembec acquiert la Cellulose du Rhône et d’Aquitaine. En 2010, celui-ci revend à Paper excellence BV, une holding néerlandaise affiliée à APP. Tarascon et Saint-Gaudens sont alors placées dans une filiale créée spécialement : Fibre excellence. Un subtil montage financier permet à APP de pratiquer l’évasion fiscale. S’appuyant sur une enquête de Greenpeace, c’est ce qu’a expliqué lors de la réunion publique, Franck Sylvain, président de l’Association de protection du patrimoine rural et environnemental.

Services de l’État et organismes agréés de mesures des pollutions attestent la situation. La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) est venue faire un contrôle inopiné le 2 août 2016. Elle reconnaît un dépassement 27 fois supérieur à la norme pour les rejets de poussières de la chaudière à écorces. 2 700 mg/Nm3. Au lieu des 100 mg/Nm3 autorisés par arrêté préfectoral en 2010. Les analyses confiées au laboratoire Cereco font état de dépassements de seuil réglementaire : 14 fois supérieurs pour les poussières, 12 fois supérieurs pour le cadmium, 6 fois supérieurs pour les autres métaux lourds et 3 fois supérieurs pour les gaz oxydes d’azote. Sur son capteur installé à l’école du Petit Castelet, Air Paca mesure des concentrations de particules fines inférieurs à 10 micromètres (PM10) – celles qui pénètrent dans les bronches – aussi importantes que pour les grands centres-villes des Bouches-du-Rhône en moyenne et fréquemment plus hautes en pointe. Le voisinage de Fibre excellence subit le même niveau de pollution qu’à proximité de la zone industrielle de Fos-sur-Mer. L’eau des nappes phréatiques et du Rhône est aussi impactée. Depuis 2013, l’entreprise conteste systématiquement la redevance que lui demande l’Agence de l’eau pour « pollution non domestique ». Les sommes dues s’élèvent à 16 millions d’euros. Le 4 novembre, des résidus d’amiante se sont même dispersés alors qu’un incendie ravageait le silo à bois de l’usine. Les arrêtés de mises en conformité s’empilent depuis huit ans mais la préfecture ne prend aucune sanction.

Chantage à l’emploi
Michel Chpilevsky, le sous-préfet d’Arles, justifie la lenteur de son action par la nécessité de préserver les emplois du site, implanté sur un territoire aux 13 % de chômage (11,5 % sur l’ensemble des Bouches-du-Rhône). « On ne veut pas la fermeture de l’usine. On veut juste qu’elle travaille dans le respect de la santé et de l’environnement. On s’occupe aussi de la santé des ouvriers qui sont les premiers impactés », rétorque Philippe Chansigaud, de l’Ader. « On nous fait un chantage à l’emploi, mais à ce compte-là il faudrait intégrer le risque de perte d’emplois dans l’agriculture et le tourisme, qui sont touchés par les pollutions », considère de son côté Xavier Body, le directeur de la base nautique de Beaucaire.

A la sortie du troisième Comité de suivi de site (CSS) le jeudi 15 mars, industriel et sous-préfecture se veulent rassurants. L’usine sera en accord avec les normes européennes en octobre affirment-ils de concert. Selon la préfecture, par communiqué, « les derniers résultats des analyses des émissions » des chaudières à écorces et à liqueur noire, « réalisées par un organisme agréé, sont conformes ». Mais les chiffres s’emmêlent dans les déclarations d’intention de l’industriel. Dans La Provence du 6 mars, 13 millions d’euros sont annoncés déjà investis. En 2018, l’enveloppe serait de 16 millions. Philippe Agut, directeur de l’usine, confie d’autres chiffres à La Provence du 16 mars : 11,6 millions déjà investis et 25 millions d’euros à venir. Sous-préfecture et directeur de l’usine ne se sont pas précipités pour répondre à nos demandes de précisions. D’ici fin mai, ils assurent que les chaudières et fours à chaux seront définitivement aux normes. Des électrofiltres pour les particules devraient être posés d’ici juin. Que feront les services préfectoraux si ces engagements ne sont pas respectés ?

« L’objectif de l’État est de veiller au respect des arrêtés préfectoraux », affirme le communiqué de la préfecture. Sauf que depuis huit ans, l’usine promet une mise en conformité… remise systématiquement à plus tard. Désormais, il n’y a plus qu’à… En attendant, sans la mobilisation du collectif, la pollution de Fibre excellence serait toujours sous silence.

Pierre Isnard-Dupuy