Un pont entre Trinquetaille et Le Caire
Dans l’un des quartiers de chiffonniers de la capitale, Manon et Mina, couple franco-égyptien multi-instrumentiste, souhaite poursuivre un projet d’apprentissage de la musique avec les enfants débuté cette année. Ils organisent un concert de soutien ce dimanche à l’église Saint-Julien.
Les chaussures jetées pêle-mêle, les pieds des enfants s’élancent sur le gazon synthétique qui habille la petite cour de récréation. Situé au dernier étage de l’immeuble qui abrite le centre d’enseignement El Salam, le toit-terrasse offre une vue dégagée sur le quartier alentour. En contrebas, Ezbet-el-Nakhl est une déchetterie à ciel ouvert. Des tonnes de poubelles récoltées dans la capitale cairote y sont rapatriées chaque jour pour être triées, recyclées, données aux porcs ou brûlées. Certains matins, une fumée noire et une odeur irritante de plastique consumé imprègnent tout le quartier et le petit îlot de jeu suspendu. Derrière les sacs de déchets empilés à même le sol ou sur les carrioles des mulets, les travailleurs sont affairés. Ces hommes et ces femmes, ici, on les appelle les zabbalines. Les chiffonniers du Caire. C’est auprès d’eux, précisément dans ce bidonville (l’un des sept du Caire) que la religieuse Sœur Emmanuelle a mené le combat de sa vie et médiatisé leurs conditions. Le centre El Salam est d’ailleurs une émanation de son action. Il accueille les enfants du quartier, coptes pour la plupart et musulmans, dans le but de soutenir leur apprentissage scolaire.
« Une nouvelle expérience dans un système meilleur »
De Trinquetaille au Caire, il n’y a qu’un pont. Encore faut-il le bâtir ! En 2020, quand les Arlésiens Manon Arnaudo et Mina Ghobrial ont créé l’association Arthémusa, installée à Trinquetaille, dans le but de donner un accès à la culture pour tous, l’idée de relier les deux rives de la Méditerranée était déjà en germe. Quelques années plus tard, voilà le couple franco-égyptien de musiciens en train de clôre une semaine d’apprentissage sur le toit-terrasse de El Salam. Loin des bruits surchargés de la rue, la vingtaine d’enfants se remémorent les temps forts de la semaine sous l’œil attentif de la directrice madame Hermine. La visite de l’Opéra du Caire atteint par bus un jour de répétition générale est venue conclure en beauté l’atelier de sensibilisation à la pratique musicale. « J’ai ressenti de la joie, du plaisir et du bonheur » commence Fady timidement. « J’ai vécu une nouvelle expérience dans un système meilleur, abonde Karas, pas encore adolescent, et nous avons eu une ouverture sur un autre monde dans cet endroit, quelque chose que nous avons besoin de connaître. » L’Opéra et la rencontre avec les musiciens de l’orchestre, était pour tous une première. Un choix facilité par le fait que pour Mina Ghobrial, flûtiste originaire du Caire et soliste fréquemment invité, « c’est un peu (sa) maison », lui qui à six ans participait déjà à la chorale des enfants de l’opéra. La jeune Dijhane termine le tour de paroles. « J’ai rêvé être un jour à leur place.»
Une pédagogie active
Pendant une semaine, l’atelier a permis aux enfants de s’initier aux rythmes, au chant, à la danse. Une pratique artistique et musicale inexistante jusque-là dans le socle commun de l’apprentissage général. « Sœur Emmanuelle voulait absolument mettre l’apprentissage de la pédagogie active comme la musique en place. Mais en 40 ans, elle n’a pas réussi », affirme Mina Ghobrial. « On est dans un quartier où on est dans une situation de pauvreté extrême, où on a des enfants qui vont à l’école mais qui travaillent aussi, soit pendant les vacances soit à la sortie de l’école. Et leur travail, c’est de trier les déchets de la ville », explique Manon Arnaudo, multi-instrumentiste formée elle aussi à la musique classique. « Ici, on est à l’école, dans un endroit où il y a un peu d’air, dans un espace qui les relie à leur âge. Nous voulions proposer de la musique comme une porte d’évasion ou un supplément de développement de la créativité. » L’action qui s’est déroulée en avril 2026 était la première étape d’un projet plus grand que portent Mina et Manon Ghobrial : inscrire l’art et la musique comme un enseignement à part entière. Et pourquoi pas créer une chorale d’enfants qui partagerait la scène des artistes de l’Opéra du Caire ? Alors le rêve de Dijhane se réaliserait.
Retour à Arles en ce mois de juin. Et déjà l’avenir s’écrit avec un concert de soutien organisé ce dimanche 7 juin à 18h à l’église Saint-Julien d’Arles. Au programme : la chorale Meraki, Mina Ghobrial et Yannic Seddiki en duo jazz oriental, les Crécelles Gardoises et Arthemusa.
Texte : Isabelle Appy
Photos : Eric Besatti
Cet article est en libre service, mais a demandé du temps de travail.
Pour soutenir le travail de l'Arlésienne, il y a les partages, les abonnements, et les dons ! Alors à vot' votre bon cœur et votre porte-monnaie !






















