Ce 17 juin, la communauté d’agglomération Arles Crau Camargue Montagnette (ACCM) votait enfin son budget qui ouvrait la voie aux aides aux entreprises touchées par le confinement. Mais pour l’instant, les commerçants tarasconnais et arlésiens ne pourront pas toucher la même somme de la collectivité. Un symptôme d’un manque de sens collectif sur le territoire.

« Sur ce, je vous souhaite tous bonne route ! » Pour sa dernière apparition publique lors du conseil communautaire du 17 juin, David a fait du Grzyb. A la fin de son intervention, le premier vice-président d’ACCM (Arles Crau Camargue Montagnette) et candidat malheureux aux municipales arlésiennes (10,3%), se lève et dit au revoir à la scène politique. Sans oublier d’énoncer ses quatre vérités. « Au cours de cette mandature, nous avons dilapidé les marges de manœuvre sans boussole, sans stratégie et surtout sans véritable investissement structurant pour le territoire en général et pour la commune d’Arles en particulier. Il ne faudra pas s’étonner que les Arlésiens aspirent à un profond changement. »

Et pour une fois, l’élu n’a pas été seul à crier dans le désert pour critiquer le manque de solidarité de la communauté d’agglomération avece la commune d’Arles. Patrick Chauvin, le premier adjoint de la ville d’Arles et conseiller communautaire est allé dans son sens. Le sujet ? L’aide distribuée aux entreprises touchées par le confinement. « Je trouve que la répartition entre les villes est inéquitable », pointant du doigt qu’un commerçant de Tarascon allait pouvoir bénéficier de « 325 euros de la communauté d’agglomération tandis que celui d’Arles allait toucher 217 euros ».

Une inégalité de traitement entre les communes
Comment en est-on arrivé là ? L’enveloppe d’ACCM pour l’aide aux entreprises a été arrêtée à 1 000 000 euros pour les 2 100 entreprises jusqu’à trois salariés concernées par une fermeture administrative pendant le confinement. La règle décidée finalement par le président d’ACCM Claude Vulpian, ancien maire de Saint-Martin (ex-PS), veut que l’enveloppe dédiée aux entreprises de chaque commune soit abondée à 60% par les communes et 40% par l’ACCM. Alors que pendant les réunions de préparation, « la proportion était prévue à 50-50 », rappelle Patrick Chauvin, « de cette manière là, ça revient à enrichir les plus riche et appauvrir les plus pauvres ». Pour 250 000 € à Tarascon, la ville a mis 150 000 et l’agglomération a donc rajouté 100 000. Arles a pu, avec son budget serré, voter une aide de 420 000 euros en conseil municipal soit une enveloppe de 700 000 euros. Mais Arles et ses 1200 entreprises touchées auront proportionnellement moins d’argent que les tarasconnaises. A Terre de Provence, communauté d’agglomération du nord du Pays d’Arles, tous les commerçants du territoire, qu’ils soient de Châteaurenard ou des villages alentours, ont perçu 1200 euros chacun, 600 de la ville et 600 de Terre de Provence. Une situation égalitaire que les élus de l’ACCM n’ont pas su mettre en place, tous rangés derrière le président Claude Vulpian et ses décisions. « Je croyais que la démocratie, c’était l’égalité et la solidarité, je vous demande de revenir sur cette décision qui se fait au détriment des Arlésiens », lance Patrick Chauvin au président Vulpian. « On ne va pas payer pour les Arlésiens », réagit un élu tarasconnais. « C’est l’illustration de ce que nous avons vécu depuis six ans. Il n’y a jamais eu de solidarité avec la ville d’Arles », en profite David Grzyb.

Une communauté où chacun joue sa partition
En entretien, David Grzyb revient sur la situation. « La zone logistique de Saint-Martin-de-Crau contribue à la richesse de la communauté d’agglomération. Aussi, les élus Saint Martinois et Claude Vulpian ont le sentiment qu’ils nourrissent les Arlésiens mais ils oublient que les Arlésiens subissent le trafic et la pollution. La logique, puisque un habitant d’Arles peut travailler à Saint-Martin-de-Crau, serait qu’ACCM ait une politique globale pour l’ensemble de son territoire et non une politique commune par commune. Arles, c’est 55 000 habitants et l’agglo 85 000. Et le reproche que je fais à Hervé Schiavetti et à tous les autres élus arlésiens [dont Nicolas Koukas, candidat aux municipales], c’est qu’ils ont attendu sans rien dire. Pire, quand j’ai dénoncé cette situation injuste, je me suis fait enlever ma délégation aux finances. Aucun ne m’a alors défendu. Hervé Schiavetti s’est toujours tu parce qu’il attendait la subvention de solidarité aux communes de quatre millions d’euros pour boucler son budget. Alors que ces subventions sont un non sens, elles ne devraient pas exister » Lors du dernier conseil communautaire, le président Vulpian a reconnu l’argument malgré le déversement de « fiel » dont il accuse David Grzyb. « Je vous donne raison, c’est vrai que les dotations de solidarité bloquent la communauté parce qu’il n’y a plus de marge de manœuvre […] on se retrouve à emprunter pour financer l’aide aux communes. »

Un recrutement surréaliste
Gérer la communauté d’agglomération n’a pas été un long fleuve tranquille. « Cela fait trois ans que nous n’avons pas de directeur général des services », tance David Grzyb. Si l’ACCM a tardé à proposer un plan de solidarité aux entreprises par rapport à Terre de Provence, l’agglomération de Châteaurenard, « ce n’est pas la faute des agents qui ont travaillé comme ils le pouvaient et qui ont accompli un travail titanesque au vu des circonstances. Le problème c’est qu’il n’y avait pas de capitaine dans la bateau et depuis des années, les incompétences des élus s’additionnent, notamment dans les recrutements. »

Effectivement, le directeur du service économie d’ACCM ainsi que la directrice générale des services ont été éconduits fin 2019. Ils avaient provoqué une lettre ouverte signée par les deux-tiers des agents d’ACCM à l’encontre d’une mauvaise ambiance de travail. En cause ? « La façon dont ils s’adressaient aux agents, la façon de fonctionner », se souvient Laurie Rivera, déléguée CGT à ACCM. Le président a fini par négocier leur départ. « Mais non, l’organisation n’est pas restée sans pilote, ce n’est pas vrai, nous nous sommes réorganisés pour assurer la continuité des services », pondère André Montagné délégué CFE-CGC, syndicat des cadres, minoritaire à ACCM. Pour l’avis du manque de pilotage de l’agglomération « c’est sa vision à lui [celle de David Grzyb, ndlr] ».

Et la vision de David Grzyb, dont le maitre mot est « compétence », a été troublée par un événement qui représente pour lui la légèreté de gestion politique dont a pâti la collectivité. David Grzyb sort de ses gonds quand il raconte la scène du recrutement de Driss Ennagadi, le directeur de l’économie qui n’a pas fait l’unanimité dans les services. « C’était le premier candidat, le mec est arrivé, il a posé son paquet de clopes et ses lunettes de soleil sur la table. Je n’ai pas compris un traître mot de ce qu’il a prononcé. Nous avions d’autres candidats, avec des expériences et des profils beaucoup plus intéressants. » Le jury était également composé de Mohamed Rafaï (PS), Georges Bernot, conseiller communautaire de Saint-Martin-de-Crau et de deux membres de la direction. « Au moment de délibérer, je croyais qu’on allait très vite évacuer le premier candidat. Je dis  »bon pas la peine de parler de celui-là » mais au final, nous avons choisi sciemment le plus mauvais. » Même si David Grzyb présidait le jury du recrutement, c’est Claude Vulpian (PS), en sa qualité de président, qui signe les embauches. D’autant plus pour ces postes de direction qui engagent des responsabilités, de la compétence et un salaire minimum avoisinant de 4000 euros selon la grille de salaires dans les collectivités territoriales.

« On s’est planté sur le recrutement », plaide aujourd’hui Mohammed Rafaï. « Et on a mis six mois à le virer, c’est un mauvais recrutement un point c’est tout. » Au vu des différents CV, les parcours de Driss Ennagadi et de Virginie Haldric interpellent par leurs similitudes. Les deux agents se suivent comme l’ombre et la lumière. En tous cas depuis au moins 2013. A l’époque, Virginie Haldric était DGS dans l’Essonne. Et Ennagadi, son adjoint. Ces deux ont été recrutés pendant la dernière mandature et ont été remerciés en même temps en fin d’année 2019. « On a privilégié les arrangements à la compétence », enfonce David Grzyb. Pour ce recrutement, Virginie Haldric, la directrice générale des services a eu effectivement l’écoute de Claude Vulpian. Plusieurs élus et techniciens confirment le fonctionnement en vigueur dans le monde merveilleux des collectivités territoriales : quand un directeur des services a l’habitude de travailler avec un directeur technique, il peut orienter le recrutement.

Mauvais rouages entre l’agglomération et la mairie
L’exercice du pouvoir est une histoire de psychologie humaine. Et la cacophonie peut être encouragée structurellement. « Ça fait partie du système Schiavetti, il divise les délégations pour qu’on se bouffe entre nous. Ça brouille tous les messages, ralentit la décision », analyse un membre de la majorité municipale. « Pour faire les arbitrages, Claude Vulpian appelait directement Hervé Schiavetti et non pas les responsables des délégations économiques [Patrick Chauvin à la ville et David Grzyb à ACCM, ndlr]. » Hervé Schiavetti aurait-il divisé les élus de sa majorité pour rester le seul décideur ? « Pas du tout, les élus de la ville d’Arles n’ont jamais été en désaccord avec moi », se défend Hervé Schiavetti en marge du dernier conseil communautaire, tout en illustrant le propos.

Cette année, ACCM s’est mise en conformité avec la loi en donnant un vote majoritaire aux élus de la ville centre, c’est-à-dire Arles. Une position qui permettra aux élus de la ville de revendiquer une part plus importante du budget. Et pourquoi pas, construire une véritable politique commune ? Soyons fous, voire faire aboutir le Pays d’Arles en fusionnant l’ACCM avec Terre de Provence (Châteaurenard) et la CCVBA (Baux-de-Provence) pour faire face à la métropole marseillaise et éviter l’absorption. Quoi qu’il se passe, les femmes et les hommes vont être renouvelés, les vieilles querelles vont pouvoir laisser place aux nouvelles. Sur le plan budgétaire, la prochaine équipe aura à assumer une collectivité qui a dû emprunter cinq millions d’euros en 2020 pour boucler son budget. Il en faudra du courage. Claude Vulpian, 83 ans, s’est dit très heureux de « débarrasser le plancher, d’autres vont aussi le débarrasser et je pense que les équipes qui arriveront seront très heureuses de travailler dans des meilleures conditions que moi ». Ça doit être fatigant la politique.

Eric Besatti