La première édition du festival Agir pour le vivant qui se tiendra à Arles du 24 au 30 août fait polémique dans le milieu écolo-intello. Après une lettre ouverte sur le site Terrestres appelant au boycott de l’événement en raison de partenaires écocides, des invités se sont désengagés. D’autres ont répondu en prenant la défense de l’événement tout en demandant aux organisateurs de retirer les logos des partenaires et de rendre l’argent de la BNP Paribas, «  le plus grand financeur européen d’industries de combustibles fossiles », pour cause d’incompatibilité avec les valeurs de l’événement.

Côté vitrine, Agir pour le vivant, c’est « une initiative d’Actes Sud » qui promet « des temps de rencontres de partages, de réflexions avec les acteurs du vivant et de la biodiversité ! », peut-on lire sur les murs d’Actes Sud, la maison d’édition arlésienne de Françoise Nyssen* et Jean-Paul Capitani. Annoncées, des célébrités de la transition écologique, Pierre Rabhi, Cyril Dion, Edgar Morin, Vandana Shiva en vidéo, Dominique Bourg, Rob Hopkins, Coline Serreau, et tant d’autres stars – même Marion Cotillard – seront présents. Au programme, des conférences, des ateliers, « Le vivant en commun », « Penser une écologie du monde », « Un temps avec Marion Cotillard et Jean-Michel Jarre » ou encore « Redéfinir l’imaginaire de la croissance ». Le festival dure sept jours, s’étend sur quatre lieux et propose une centaine d’invités.

Côté coulisse, c’est un événement à 270 000 euros, nous apprend Alain Thuleau, fondateur de Comuna, le producteur de l’événement. Financé notamment par des banques, des fonds d’investissements dans le capitalisme vert, Réseau transport d’énergie (RTE) ou encore la Compagnie nationale du Rhône (CNR). Dans l’idée, « c’est un projet qui est né collectivement avec Françoise (Nyssen nldr) Jean-Paul (Capitani, son mari ndlr) et Anne Sylvie (Bameul, la fille de Jean-Paul Capitani ndlr). On cherchait à s’engager dans une action pour le vivant. Il y avait aussi l’idée de prolonger le travail éditorial d’Actes Sud au travers d’un certain nombre de ses collections. »

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Sur les quais du Rhône, les murs d’Actes Sud annoncent l’événement « initié » par la maison d’édition de Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani « en collaboration avec Comuna » d’Alain Thuleau.

 

Un bien beau programme qui ne peut que susciter l’intérêt. L’entrée y est libre. En revanche, elle n’est pas gratuite. Pour pouvoir accéder à toutes les conférences il vous faudra débourser 50 euros. Ainsi votre participation financière permettra à l’événement d’exister. Alain Thuleau détaille : « Dans une fourchette extrêmement large, le projet va concerner 3000 à 5000 personnes. » Ce qui, en billetterie, se traduit par 20 000 euros. Montant qui correspond à la contribution que la BNP avait souhaité donner avant son retrait. « Actes Sud ne peut pas financer un tel projet, d’où la nécessité du mécénat. » Un mécénat qui pose question tant le programme annoncé semble en contradiction avec l’origine des fonds qui le finance. C’est, en tous cas, ce que pensent certains invités.

 

NDDL BNP CNR RTE, des chiffres et une voyelle.

C’est par la faute de deux zadistes que le bât s’est mis à blesser. Publiée le 4 août dans la revue Terrestres, leur lettre ouverte s’adresse à leurs « amis » ayant répondu présents à l’événement. Leur but ? Ouvrir les yeux des invités sur les partenaires présents. Dans cette lettre ouverte, les deux auteurs expliquent :

« La meilleure manière de comprendre ces partenariats n’est pas tant de les voir comme des entités qui soutiennent le forum mais plutôt l’inverse : c’est le forum qui rend crédible leur mensonge selon lequel elles se soucient de toute autre chose que de faire des profits, en détruisant des vies humaines et non-humaines si nécessaire. Il ne s’agit pas d’argent propre ou sale, mais d’une toute autre monnaie d’échange : la confiance et la valeur qu’on lui accorde. »

Ainsi, Isabelle Fremeaux et John Jordan rappellent la façon choisie par la BNP pour agir sur le vivant.

« Entre 2018 et 2019, BNP Paribas est devenu le plus grand financeur européen d’industries de combustibles fossiles en augmentant de 72 % son portefeuille extractiviste. Tout en décrivant sa politique envers le climat comme un « engagement à long-terme envers un avenir durable ». Cet été, ils renflouent l’entreprise américaine de traitement des schistes bitumineux, qui était au bord de la faillite après l’effondrement des prix du pétrole pendant la pandémie. »

Pour les deux auteurs, « c’est l’argent de BNP Paribas qui est hautement toxique : car dans leur cas, il n’est pas douteux en tant qu’il vient d’une entreprise dont nous pouvons abhorrer les discours, les méthodes et les fins, il est inacceptable en tant qu’il vient d’une entreprise qui a choisi en conscience d’être climaticide. »

La lettre ouverte n’a pas manqué sa cible : les intervenants. Ainsi, certains répondent dans une tribune co-signée le 12 août, également sur le site de la revue Terrestres. On y apprend que plusieurs intervenants ont demandé aux organisateurs de rendre à la BNP la somme qui avait été versée afin que la banque ne soit plus partenaire de l’événement. La BNP a entendu les critiques. La banque ne participera donc pas à l’événement, ni humainement, ni financièrement.

En revanche, « pour les autres sponsors qui posent question et qui, après analyse, ne nous semblent pas du tout revêtir le même degré de gravité, nous avons estimé, face à l’urgence de la situation, que l’effacement des logos était, pour cette fois, une mesure suffisante », lit-on dans la réponse.

Et pourtant, parmi les autres partenaires on retrouve RTE (Réseau de transport d’électricité). La plus grande entreprise de transport d’électricité du monde s’est fait connaître des milieux alter mondialistes pour avoir exproprié les multi-propriétaires d’un terrain devenu Zad à l’aide de drones, de tanks et d’hélicoptères. L’idée était d’installer un méga transformateur et des lignes à haute tension en plein milieu de l’Aveyron. Des gens qui agissent pour le vivant donc. Ou plutôt sur le vivant.

Capitalisme adaptatif

A Arles, on ne manque pas d’exemple de ces paradoxes entre protection de l’environnement et financement par les pollueurs. André Hoffmann des laboratoires pharmaceutiques du même nom, ancien président de WWF, dont la fondation de la Tour du Valat de protection de l’environnement en Camargue est notamment financée par Coca-Cola, Total affirmait dans une conférence lors des Luma Days, que « l’entreprise a détruit la planète. Elle l’a détruite, mais elle la réparera ! ». Le nouveau capitalisme sera vert, pour la finance. Et vert de gris pour la planète. A ce petit jeu du renouveau capitaliste, Mirova, autre partenaire d’Agir pour le vivant, n’est pas en reste. Son objet social est la gestion de portefeuille créant de la valeur durable avec le « capital naturel ». Ne nous y trompons pas, ce capitalisme vert souhaite avant tout protéger ses investissements (autour du sujet, le documentaire Nature, le nouvel eldorado de la finance, Arte, 2005). Philippe Zaouati, le directeur général de Mirova déclarait sobrement à Reporterre dans une enquête publiée le 12 décembre 2017 qu’à cause des événements climatiques « pour les compagnies d’assurance, certains risques ne seront bientôt plus assurables ».

Sont-ce ces craintes qui expliquent l’existence de la journée de débat du jeudi 27 « L’entreprise engagée dans la transition » ? De 16h30 à 19h00 se succéderont à la chapelle du Méjan le directeur adjoint de RTE, la présidente de la CNR et Philippe Zaouati.  

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Dans l’onglet partenaires du site d’Agir pour le vivant, Mirova, la banque des territoires. La BNP a disparu tandis que le Crédit du Nord est apparu ainsi que le publicitaire JCDecaux. [Capture le 13 août 2020, mais attention ça bouge suite à la publication de la lettre ouverte, allez vérifier].

Cette façon d’utiliser l’écologie pour s’acheter une belle image auprès du public porte le nom de greenwashing (blanchir en vert, en bon français). Utilisée dans d’autres domaines, cette technique des « relations publiques » n’est pas nouvelle. C’est John D Rockfeller qui est à la fois son premier utilisateur et son théoricien. En 1914, il est contraint de trouver une solution pour faire redorer son blason après un cassage de grève ayant coûté la vie à 26 personnes. 100 ans plus tard le nouveau milliardaire du nouveau siècle, Bill Gates se voit contraint d’utiliser les mêmes techniques. Condamné en 1998 dans un procès retentissant (aux Etats-Unis) pour abus de position dominante, il se dit lui aussi qu’il est temps de changer son image. Et donc, il crée des fondations.

C’est exactement ce que dénonce Lionel Astruc dans son livre L’art de la fausse générosité. « Ces dix dernières années, l’organisation (de Bill et Melinda Gates) a consacré un milliard de dollars à un département de la fondation appelé « Représentation et politiques mondiales » ». Un département consacré à « construire des relations stratégiques avec les gouvernements, les philanthropes, les médias et les experts en politiques publiques. » Dans ce livre Lionel Astruc critique vertement ces mécènes qui, sous couvert de fondations, n’ont d’autres ambitions que de redorer leur image. Un Lionel Astruc qu’on retrouve pourtant comme invité à… Agir pour le vivant.

Bal et masque

Mais pourquoi autant d’auteurs engagés ont-ils répondu à l’appel ? Assiste-t-on à un grand bal des hypocrites ? Loin de là…. Car comme nous l’apprennent les auteurs contactés, les invitations viennent rarement des organisateurs eux-mêmes et ne sont pas au fait des financeurs. Il y a une forme de cooptation. Un auteur dont on apprécie le travail nous contacte pour savoir si on veut en être, explique l’anthropologue Dénètem Touam Bona « C’est une amie qui m’en a parlé et m’a proposé d’y aller. Donc j’ai jeté un œil à la présentation et à la liste des invités ça m’a paru évident d’y participer surtout si c’était Jessica (le prénom a été changé) qui m’y conviait. Mais on ne peut plus se baser sur la seule programmation d’un événement aujourd’hui. »

Le biologiste Gilles Clément, également démissionnaire, nous confirme que les informations n’arrivent pas forcément aux oreilles des participants de façon évidente. « Je n’avais pas pris connaissance de ce type de mécénat, c’est pourquoi j’avais accepté de participer à ce forum, invité par Actes Sud que je respecte. Mais je désire garder ma liberté sans cautionner les machines qui détruisent la vie sur la planète alors que le sujet traité aborde la question du vivant. Je soutiens par ailleurs un projet d’école à la Zad de NDDL. C’est pour entrer en cohérence avec cela que je me retire du forum. Y rester viendrait altérer de façon très négative la mise en place de ce projet qui, selon moi, a besoin de soutiens réels, bien plus que les instances engagés dans le forum d’Arles. »

Effectivement comment soutenir à la fois un projet d’école à Notre Dame des Landes et participer à un forum où sont partenaires ceux qui ont réclamé la destruction de la Zad aveyronnaise ? Pour Dénètem Touam Bona, « la seule participation de RTE suffit à justifier [sa] défection ».

Mon ennemi, c’est la finance

Le biologiste Gilles Clément comprend par ailleurs la raison qui pousse Agir pour le vivant à avoir ce type de partenaires : le financement. Jean Jalbert, directeur de la Tour du Valat (que préside André Hoffmann ndlr) interviendra lui, à Agir pour le vivant. « Que des banques, RTE ou la CNR soutiennent Agir pour le vivant ne me choque absolument pas. Aux organisateurs et à chacun d’entre nous de dialoguer avec eux et de vérifier la sincérité de leur engagement et de les « challenger » pour qu’ils fassent plus et mieux. »

Pour Alain Thuleau, le producteur de l’événement : « Le projet ne peut être analysé au prisme de la seule présence de ces partenaires. Nous avons également une collaboration avec « Notre affaire à tous ». Ils sont à l’origine de « La Marche pour le Climat » et de la pétition auprès du gouvernement « L’affaire du siècle »… Pour le choix des partenaires, c’est à la fois des liens de connaissance, d’amitié aussi, [c’était] le cas de la BNP avec le directeur de l’Engagement d’entreprise, Antoine Sire, qui est publié chez Actes Sud. »

Au nom de l’amitié

Il s’agissait donc d’une histoire d’amitié ? L’amitié, c’est aussi la raison de l’indéfectible soutien des intervenants auprès d’Actes sud. « Pour plusieurs d’entre nous, c’est notre éditeur qui organise ce festival […] Or, chez cet éditeur et sa nébuleuse d’auteurs, nombre d’entre eux sont devenus des amis et ce sont ces amis qui nous ont invités », assènent les auteurs de la réponse du 12 août.

L’amitié, entre auteurs, ça se comprend, mais entre éditeurs et banquiers, ça pose un peu plus question. Jean Jalbert reconnaît que : « La frontière entre le greenwashing et l’engagement sincère est flou, mais faire systématiquement un procès en greenwashing à toute organisation qui n’est pas écolo par essence me semble contre-productif. D’une part, on risque de faire de l’entre-soi entre convaincus, ce qui ne fait guère avancer la cause, et d’autre part on rate une occasion de dialoguer avec ces entreprises et de les engager au-delà d’un soutien financier ponctuel. »

Aux critiques émises à propos de ces partenaires, Jean Jalbert, comme Alain Thuleau, répondent par l’urgence de la situation. « L’ampleur des défis auxquels font face nos sociétés et l’urgence qu’il y a à y répondre imposent de ne plus faire de l’entre-soi, de croiser les regards, de dialoguer, de créer de nouvelles alliances, y compris avec des organisations qui sont une partie du problème, pour peu qu’elles soient animées d’une volonté sincère de progresser. »

Alain Thuleau confirme en invoquant Bernard Stiegler : « Il était convaincu que la solution ne pouvait émerger que dans une collaboration entre la banque, la finance et la société civile en terme de rapidité. L’action politique est complexe et prend du temps. Aujourd’hui, nous n’en avons pas. Personne n’a la clef et tout le monde tremble : les banques les entreprises, les citoyens. Attention. Nul n’est irréprochable. Mais qu’est ce qui est le mieux ? Les avoir loin de nous ou autour de la table de discussion ? »

Effectivement, il semble tellement important d’avoir les banques près de soi que quand l’une sort par la porte, l’autre rentre par la fenêtre. Ainsi en est-il de la valse jouée entre la BNP et le Crédit du Nord, filiale de la Société générale partenaire nouvellement arrivé. Un partenaire au moins aussi encombrant que la BNP puisqu’à elle seule, la Société générale arrive de très loin en tête des banques françaises qui financent l’exportation du gaz de schistes nord-américain. Alors, cynisme ou naïveté ? Soyons optimistes, penchons pour la naïveté.

Quand on interroge Alain Thuleau sur le partenariat avec Libération (plusieurs articles ont été publiés pendant le confinement, et d’autres suivront) il répond que celui-ci était d’autant plus pertinent que Libération vit un moment important. « Libération passe d’un média appartenant à grand groupe capitaliste à une fondation. Ils sont sortis du groupe propriétaire – notamment – de SFR et vont devenir une fondation un peu sur le modèle anglo-saxon du Guardian. » L’Arlésienne, naïve à son tour, pose la question. « Mais en fait c’est le même groupe sauf que le groupe devient une fondation non ? »

«  Exactement », nous répond Alain Thuleau.

Quelles sont les limites de l’inclusion et des partenariats ? Les banques d’un côté et les acteurs de la transition de l’autre sont là pour dessiner une frontière. Les auteurs de la tribune du 12 août le reconnaissaient d’ailleurs en ces termes : « Il est certainement temps de reconnaître que nous ne voulons pas tous la même chose et que tout n’est pas conciliable. » A suivre, surtout qu’Agir pour le vivant souhaite s’installer durablement sur le territoire.

Julien Sauveur

* contactée, la présidente et co-fondatrice d’Actes Sud, Françoise Nyssen, n’a pas pu donner suite à nos sollicitations pour des raisons personnelles.

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