Après la mort par arme à feu de Driss Bouaroua, sa famille organisait une marche blanche qui a rassemblé plus de 300 personnes ce samedi 1er août. Pour ses proches, la tragédie de Driss, victime collatérale d’un règlement de compte, doit servir de prise de conscience collective et susciter des actions concrètes des autorités

Sur le parking de Monoprix, la voix qui s’élève ne brise pas le calme ambiant. « Cela ne doit plus se produire à Arles ou ailleurs », entame Brahim Bouaroua. « Aujourd’hui, notre marche a pour but de sensibiliser les gens. Je vous remercie tous d’être ici« , lance le frère de la victime pour faire démarrer le cortège sur le boulevard Emile Combes.

Injustice totale, drame familial
Au premier rang, des enfants brandissent trois panneaux. Deux portraits de l’Arlésien de 42 ans disparu. Au centre, écriture noire sur fond blanc : « JUSTICE pour DRISS ». Sous les panneaux, filles et garçons portent des tee-shirt bien trop grands pour eux. « Mon Papa, que j’aime plus que tout, ma vie, mon roi, mon héro », peut-on lire sur celui d’un petit garçon de 10 ans. « Driss Bouaroua, 1977-2020 / A mon Papa mon étoile », sur celui d’une adolescente de 16. L’émotion s’installe et change en fonction des visages et des moments. Tour à tour incompréhension, tristesse, détermination, compassion… Il y a de tout pour affronter l’épreuve.

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C’est que Driss n’avait pas le profil pour quitter ce monde dans un règlement de compte. Forain de profession, cet habitant du Trébon emmenait son stand de prêt-à-porter féminin sur les marchés d’Arles, Saint-Gilles ou Tarascon. C’est en acceptant de porter secours à un homme blessé que Driss a été ciblé par des assaillants dans la nuit du vendredi au samedi 24 juillet, dans un bar à chicha musical, près de Nîmes.« C’était une personne adorable qui était là pour aider tout le temps. Il est mort injustement à cause d’une arme, alors que c’était quelqu’un qui ne touchait pas à ça, ne faisait aucune connerie », témoignent Yasmine, Noella et Oumaïma, trois Arlésiennes de 16, 17 et 18 ans. Dans leurs mains une pancarte : « Stop aux larmes, stop aux armes ». « Il faut que l’Etat face quelque chose, on n’en peut plus. Dans les quartiers, nous, les habitants, on ne peut rien faire contre ceux qui imposent leur loi avec des armes. Y a personne qui nous aide », prolonge Oumaïma pour qui Driss était « comme mon tonton ».

« Une balle perdue, une famille brisée », dénonce une autre pancarte. Et deux mamans de Barriol, 33 ans chacune, racontent anonymement. Elles ne laissent sortir leurs enfants sous aucun prétexte dans le quartier. « Mon grand, il a 14 ans il sort pas, c’est pas normal. Pour l’école on fait le taxi, quatre fois par jour, on fait les aller-retour ». Elles savent aussi que certaines mères dont les enfants glissent dans le banditisme « n’arrivent pas à les tenir. Elles souffrent, sont sous l’emprise indirecte des réseaux ».

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Au premier rang sur le boulevard des Lices, la famille Bouaroua.

La banalisation des armes
Mais pour elles, c’est la banalisation extrême des armes qui est nouvelle. « Là où je suis, ça tire très régulièrement. Parfois pour des raisons, parfois juste pour faire du bruit. Mais en tout cas ça tire. Et une balle perdue, ça peut arriver à tout le monde. » Sa voisine confirme et parle d’une insécurité totale. « Ça se dégrade, avant c’était pas comme ça ». « C’est devenu banal d’avoir des armes, même à Arles. On sait que les armes circulent, c’est ça qui nous fait mal. Devant chez moi, ça sort et ça se prend en photo avec des armes, ils tirent en l’air. Avant c’était les grands voyous qui étaient armés, maintenant c’est des gamins, ça touche tout le monde. »

Ces deux mères de famille ne comprennent pas pourquoi la police n’intervient pas pour traquer les armes. Nadia acquiesce, elle vient de Tarascon, là où il n’y a plus « qu’une voiture de police » qui patrouille en permanence. « Des lois ont été faites par rapport à l’état d’urgence, ils peuvent aller taper là où ils veulent, perquisitionner partout, et on se retrouve quand même à vivre tout ça. C’est pas normal que les jeunes arrivent à se procurer des armes comme ça. C’est pas normal ! »

Le cortège avance et Sofiane, petite fille sur les épaules, beau-frère de Driss, né à Barriol et vivant désormais à Trinquetaille, essaye de comprendre. « Il faudrait peut-être plus de structures pour les jeunes, des centres sociaux, des MJC, pour encadrer beaucoup plus ceux qui sont en train de grandir. Comme nous avions à l’époque. Dans les quartiers y a plus grand chose pour les jeunes, il faut absolument faire de l’encadrement. »

Une priorité comme promis ?
C’est d’ailleurs, une promesse de campagne de Patrick de Carolis, maire d’Arles, qui marche au milieu du cortège avec quelques-uns de ses adjoints. Avant son élection en juin dernier, il promettait l' »augmentation du nombre d’éducateurs spécialisés partout où ce sera nécessaire ». Aujourd’hui, les promesses d’hier semblent difficile à ré-affirmer de but en blanc. Le discours est plus mesuré. « J’attends de faire l’audit financier, j’attends d’avoir le rapport de la chambre régionale des comptes et en fonction de ça je vais voir mes marges de manœuvre ». Néanmoins, il souhaite se montrer rassurant, « ce sera une priorité ». Mais comment financer ? Selon lui, les marges de manœuvre pourraient se trouver dans la « gabegie » de la précédente majorité. « Par exemple elle a eu une politique d’acquisition de biens. On a beaucoup préempté, je vais regarder ce qu’on a fait. On a un énorme foncier à Arles. Ce foncier-là, il coûte de l’argent, ce foncier-là, il n’est pas rentable, il s’abîme, on n’a plus les moyens. Tout ça me parait des pistes d’économie. » Et concrètement, ces économies permettraient d’embaucher les éducateurs « partout où ce sera nécessaire » ? « Je ne vous dis pas ça. Je vais mettre tout ça sur la table et à un moment donné on fera les choix. Et si la sécurité est une des priorités comme je le pense, eh beh il faudra y aller. Moi, j’ai pas envie que dans six ans, on dise que je n’ai pas tenu mes promesses », temporise le maire.

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Le cortège arrive à sa destination, place de la République devant l’Hôtel de ville. C’est le lieu choisi par Brahim Bouaroua, frère de Driss, pour prendre la parole : « Je vous remercie pour lui […] Mais cette démarche n’est pas que pour lui. On veut laisser derrière nous un monde meilleur pour nos enfants. Et pour les enfants de nos enfants. Aujourd’hui, on vit dans une insécurité, pour n’importe quoi on peut aller travailler, faire ses courses et avoir ce qui s’est passé là.  On nous dit toujours que les premier concernés ne sont pas là. Aujourd’hui on leur a montré qu’ils avaient tort, parce que nous les premiers, on en a marre et on veut que ça cesse. On veut que ça change dans nos quartiers et dans nos villes. »

Le maire est alors invité à prendre la parole par Brahim. « Je sais que vous ferez le nécessaire pour améliorer notre vie et le quotidien de notre ville. » Sobre, Patrick de Carolis apporte son soutien à la famille. « Aujourd’hui il y a une famille qui est en deuil, il y a des amis en deuil, il y a un quartier en deuil, il y a aussi une ville en deuil », honore-t-il un homme « qui a donné sa vie parce qu’il voulait sauver une autre vie ».

La marche finit par des applaudissements. L’orage approche mais les participants prolongent les moments en commun. La pancarte « Quartiers délaissés, violence en excès » est déposé sur la fontaine de la place. Nadia de Tarascon, sait que « d’autres ont aussi fait beaucoup de promesses ». Ce soir, elle imagine des solutions « Il faut sensibiliser tous les maires de la région pour qu’ils puissent se donner les moyens de travailler tous ensemble et qu’ils mobilisent la police et les services de l’Etat ». Pour elle et tous les participants, cette fois-ci : « Ça ne peut plus durer, ça ne peut plus durer. »

Eric Besatti