La mairie avait choisi d’organiser « le Grand débat national » avec les Arlésiens au théâtre municipal. Les échanges n’ont pas permis aux acteurs de faire émerger une intelligence collective. Rien d’étonnant, rien n’était prévu pour ça. Résultat : personne ne ressort grandi de ce débat tant attendu.

« Demain, je porterai la parole du président de la République », déclarait le maire la veille du grand débat lors du conseil municipal. Dans l’idée, Hervé Schiavetti avait choisi de prendre Emmanuel Macron au pied de sa lettre aux français : « Les maires auront un rôle essentiel car ils sont vos élus et donc l’intermédiaire légitime de l’expression des citoyens ». C’est donc en bon élève que le maire d’Arles a choisi d’organiser une série de 4 débats, dont le premier avec les « Arlésiens » ce jeudi 14 février…

Un espace taillé pour la confrontation

Hervé Schiavetti était donc en marche pour répondre à la volonté du président de la République pendant que de nombreux maires restent en retrait et notamment certains élus communistes qui parlent d’instrumentalisation et remettent en question la démarche. Bref, ce soir, voilà les Arlésiens invités à prendre la parole, donner leurs « avis, propositions qui seront transmises et postées sur la plate-forme du Grand débat national », introduit le maire sur la scène, assis derrière une table avec deux de ses proches.

Mais déjà, le dispositif n’augure rien de bon. Dans la grande salle du théâtre municipal, entouré de deux directeurs de la mairie, Hervé Schiavetti est sur la scène et fait face aux Arlésiens, deux cents au total dont une vingtaine vêtus de gilets jaunes. Un face-à-face qui génère déjà une opposition dans l’espace. Une grave erreur quand on sait qu’une des revendications les plus importantes des gilets jaunes est une démocratie plus horizontale avec la place du citoyen renouvelée. Installé de la sorte, le maire se transforme en une cible pour les questions, observations, reproches. Et la gestion de la ville devient le centre de gravité en lieu et place du débat national. Et c’est ce qui s’est produit.

Pour finir de planter le décor, il ne faudrait pas oublier les inimitiés que les gilets jaunes ont démontrées pour le maire à plusieurs reprises, notamment en demandant sa démission lors des vœux aux habitants de Trinquetaille. Un animateur, un employé de la mairie lambda, n’importe qui aurait été mieux placé que le maire pour permettre un débat et des prises de parole sereines.

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Sur la scène, le maire et deux de ses bras droits. Sur les gradins les Arlésiens dont une vingtaine vêtus de jaunes. Un face à face dans l’espace qui génère des oppositions stériles.

Dès le départ, quand le maire d’Arles précise qu’il souhaite que la séance ne dure qu’une heure et quart, un brouhaha réprobateur sort du centre des gradins. Le ton est donné et ne changera pas. Invectives, huées, cris, prises de parole coupées en fonction des interventions : toute la soirée, l’opposition sera frontale face au maire. Comme si les gilets jaunes souhaitaient se faire entendre, avaient envie de signaler leur présence, de se montrer et de faire corps pour cet événement.

Du débat national au tribunal Schiavetti

A l’arrière de la scène sont projetés les quatre thèmes du débat national : « Démocratie et citoyenneté », « Fiscalité et dépenses publiques », « Organisation de l’Etat », « Transition écologique ». Mais ces thématiques ne concentreront pas plus de 50% des interventions, la majorité ciblant la ville et notamment certaines positions du maire. Il y aura une question sur la métropole, l’état de la chaussée arlésienne, la construction de la zone nord au détriment du commerce de centre-ville…

Si la soirée a été rythmée par « le tribunal Schiavetti », il reste néanmoins des revendications applaudies par tous, même les Arlésiens vêtus de gilets : l’augmentation des pensions de retraites, des indemnités pour les handicapés, l’idée de sanctuariser les espaces naturels de façon drastique, la fin du dumping salarial en Europe, la volonté de mobiliser les moyens de l’Etat sur l’évasion fiscale plutôt que « d’amputer tout ce qui est service public » … Mais comme le dit un gilet jaune, « tout ça on l’a déjà dit depuis 3 mois ! » et pour la plupart, ils ont déjà contribué en ligne sur le site du grand débat.

Sur la forme, les prises de parole se font sans divisions thématiques, on alterne entre des propositions construites, des réflexions générales sur le système économique « injuste » ou des invectives adressées au maire. Un débat commence à naître sur les institutions européennes et leur niveau de démocratie mais sans pouvoir être prolongé à cause des invectives et du maire qui souhaite noter les points de vue et continuer les interventions sans échanges directs. Au milieu de la séance, une dame prend le micro pour questionner la méthode : « ce sont des monologues ou c’est un débat ? Entre les personnes de l’assemblée ou avec monsieur le maire ? ». Effectivement, il y a de quoi s’y perdre et rien n’a été précisé. Normal que les discussions partent dans tous les sens.

Un homme rebondit et propose « que les conclusions du débat soit gérées par les citoyens eux-même tirés aux sort à la sortie du théâtre ce soir. Là, on fera un vrai pas vers la démocratie », lance-t-il tempétueusement. « Non, au niveau local, c’est pas le tirage au sort », tranchera Hervé Schiavetti.

Manque de nuance et d’écoute

Malgré la stérilité du dispositif et son manque de préparation, le maire a tout de même tenté d’apporter des réponses techniques à certaines questions. Mais sans pour autant bénéficier de l’écoute nécessaire. Par exemple, quand la question de l’état de la voirie vient sur le devant de la scène via une mère d’enfant handicapé, le maire tente d’expliquer « que la ville dépense 1,3 millions d’euros par an à l’entretien pour les 1300 kilomètres de la voirie communale ». Mais il est aussitôt coupé par un groupe vêtu de jaune : « mais où vous les investissez ? », moquent-ils, remettant en question la véracité du chiffre annoncé. Dans le brouhaha, impossible de s’entendre ni de rentrer dans la nuance. Comme lorsqu’une personne dans l’assemblée s’en prend aux journalistes qui « sont tous des prostitués de Macron », prenant pour exemple les journalistes du Monde, titre de presse appartenant à Xavier Niel, intime du président. L’orateur propose au maire – pour étayer l’argument des journalistes à la solde du pouvoir – des sources, notamment une carte issue d’internet, le seul média crédible, la télé et la presse écrite n’étant que de la propagande. Sauf que le média qui a travaillé sur une carte des médias en fonction de leurs propriétaires – la carte dont parle l’orateur – n’est autre que le Monde Diplomatique, journal papier du groupe Le Monde propriété de Xavier Niel, dont il accuse les journalistes d’être des prostitués de Macron. On nage en pleine irrationalité.

La question de l’indépendance de la presse est une vraie question, mais elle ne peut pas être prise de façon si absolue. Pour plus de ressources : regarder Opération Correa de Pierre Carles, Les nouveaux chiens de garde, ou encore lire Censuré chez Bolloré et diffusé sur France 3, ou consulter une vidéo sur l’autocensure.

Le maire tente alors d’expliquer que les journalistes sont indépendants au sein de leur rédaction. Mais le lien de confiance est cassé entre lui et les gilets jaunes, notamment depuis qu’il est revenu sur la décision votée en conseil municipal d’organiser une consultation concernant la métropole marseillaise. Sa parole n’est plus audible.

Plus tard, sur la question de la métropole, alors que le maire expliquait que la loi obligerait la Pays d’Arles à choisir entre Marseille, Lyon ou Toulouse pour se rapprocher d’une métropole européenne, explication on ne peut plus imprécise – lire en détails cet article sur le projet de loi voulu par Emmanuel Macron – un gilet jaune crie dans l’assistance : « en gros vous baissez le pantalon et vous oubliez de défendre le peuple ! ». Et monsieur le maire de répondre en s’écriant : « Je ne m’exprime jamais comme ça, il s’attache à ce que vous dites une idée de la démocratie qui n’est pas la mienne. Mais je ne vous critique pas de porter la votre, l’important c’est que vous puissiez respecter la mienne ».

Moins vulgaire et plus constructif, une dame pose une question sur l’installation de nouveaux commerces au nord de la ville qui viendraient affaiblir le centre-ville. Le maire commençait alors à répondre par un historique : « depuis 10 années et le gel des dotations globales, ça a commencé sous les années Sarkozy ».  Mais avant qu’il ait pu continuer le refrain de la nécessité de remplir les caisses de la ville avec les impôts que ce genre de zone apporte, il se fait à nouveau couper. « Je vous arrête tout de suite, je vous parle du centre commercial à côté du Leclerc et de la désertification du centre-ville, faites plus court, de la pédagogie ! ». A la décharge des orateurs énervés, comme nous l’avons déjà souligné à plusieurs reprises dans nos colonnes, les réponses du maire sont souvent dures à suivre et manquent de clarté, voire cultivent le flou. Cette habitude peut expliquer l’énervement qui accompagne souvent la sensation de se faire balader. Néanmoins, des citoyens qui n’écoutent plus leur représentant élu, c’est toujours un triste spectacle.

La route est encore longue

Décevant, cet épisode démocratique du Grand débat national à Arles soulève d’autres questions pour l’avenir. Dans le dernier quart d’heure, dans les premiers rangs, une dame prend la parole à destination des orateurs qui se sont montrés les plus virulents : « Il y en a un peu assez de ces amalgames, de ces idées simplistes. Tout ce qui est simpliste est faux. Et je voudrais remercier monsieur le maire d’avoir essayé parfois d’expliquer la complexité des situations. A force de jouer sur la démagogie, on va déboucher éventuellement sur un régime autoritaire comme une dictature », prévient-elle tout en se protégeant de la posture de donneuse de leçon.

Un des gilets jaunes présent au centre de l’assistance tient à revenir sur son attitude et celle des siens. « Ce soir on avait un peut la rage parce que ça fait trois mois qu’on attend, qu’on n’est pas entendu, on a l’impression de se faire endormir avec ce débat, donc on était un peu énervé effectivement. Mais toutes les semaines on fait une réunion à la salle des fêtes, que monsieur le maire veut bien nous laisser à disposition et tout le monde y est le bienvenu, ce sont des débats populaires, une assemblée populaire où l’on essaye de nuancer. Dans nos débats, il n’y a pas de cris, jamais de cris », conclut-il presque pour s’excuser.

Si toutes les personnes étaient ici pour participer au grand débat et souffler des volontés de changement, les différentes franges de la société, gilets jaunes historiques, citoyens engagés ou lambdas n’ont pas trouvé un cadre serein de discussion. Cette soirée a été la preuve que confier la médiation au maire est peut-être le meilleur moyen de ne pas y arriver.

Pourtant les sujets d’intérêt ne manquaient pas et la volonté des citoyens de s’impliquer est une énergie à ne plus décevoir pour garder foi en la démocratie. Provoqué par un orateur virulent, le maire a accepté le principe de reproduire un débat sur des questions locales. Tiendra-t-il parole ? Si oui, il faudra juste un peu revoir le dispositif pour ne pas reproduire cette caricature. Dont personne ne ressort grandi.

Eric Besatti

Pour celles et ceux qui veulent écouter le débat en intégralité :

Grand débat national avec les Arlésiens – Jeudi 14 février 2019. Hervé Schiavetti en maître de cérémonie.

Aller plus loin : #Datagueule – Démocratie(s) – L’exemple de démocraatie locale à Kingershiem