C’est fait, le Conseil Municipal a voté le 26 septembre dernier. Les 1200 mètres carrés de l’ancienne école Portagnel pourront être vendus pour 400 000 euros. A qui ? Les Napoleons, un réseau de rencontres entre professionnels de la communication qui pose ses valises à Arles depuis l’été 2015. Si si, vous savez, ceux avec les badges jaunes.

Depuis trois étés, des nouveaux badges ont fait leur apparition dans les rues entre la place du Forum et la Roquette. Après la première quinzaine de juillet dédiée aux Rencontres et aux Suds, des médaillons en plastique plutôt imposants débarquent avec leurs colliers jaunes. Ceux qui les portent ont le style reconnaissable de ceux qui descendent en province équipés de chapeaux de paille et mocassins. Le concept de leur événement ? Assister à des conférences d’intervenants prestigieux dans un entre soi de professionnels de la communication et de décideurs. Bref, le milieu de l’influence. Et comme porte d’entrée, un chèque d’inscription à plus de 2000 euros. Un peu de conférence, des hôtels de luxe, des restaurants haut de gamme, du champagne… Parfait pour s’informer, s’amuser et beaucoup réseauter pendant quelques jours. La formule des « submit » de cet « innovative communication network », n’aurait pas déplu à Gargantua, le personnage de Rabelais : savourer la vie, remplir le corps et l’esprit.

Qui sont ces Napoleons ?

Jean Giono qui entretenait un rapport particulier avec ses lectures de Balzac disait de ce dernier qu’un de ses coups de génie avait aussi été de naître à son époque. On pourrait en dire autant des Napoleons. Produits d’une époque dont ils sont devenus le parangon, les Napoleons manient avec un art assumé l’emploi de la novlangue anglicisante de la com’ : network, keynote, Acteurs des Innovative Communications… Un rapide tour d’horizon sur leur site internet permet de réaliser à quel point ce langage a quitté depuis longtemps son berceau d’origine pour gagner les champs de la politique, de la culture, de la pub, et, in fine, de notre quotidien tant son hermétisme nous semble familier.

Se présentant eux-mêmes comme une communauté d’acteurs de l’industrie de la communication, les Napoléons se veulent  »un accélérateur d’innovation œuvrant pour la mise en collaboration des compétences’‘. Le réseau fondé en 2014 par Mondher Abdennadher et Olivier Moulierac a pris, dès ses origines, l’habitude de poser ses valises à Arles pour sa session d’été. Les amateurs de poudreuse se retrouvant plutôt au Val d’Isère en janvier.

Et Pourquoi Arles ? Parce que, comme nous l’apprend Mondher Abdennadher contacté par téléphone : « Arles est le lieu d’alliances collaboratives intergénérationnelles, on y trouve une multitude d’initiatives privées. C’est une terre d’histoire qui parvient à allier patrimoine et modernité. Comme le Mopa, par exemple, ou l’Ecole de la photo ».

Public privé, même combat

L’école de la photo, justement a eu à la présidence de son conseil d’administration une proche des Napoleons : Delphine Ernotte. Invitée de la session 2018, cette ancienne directrice de Orange – et actuelle présidente de France Télévision – présente un CV qui symbolise parfaitement le vœu des fondateurs des Napoleons : « mener une quête d’innovation dans les relations entre institutions, entreprises, marques et public. ». Et elle n’est pas une exceptions. Au rang des intervenants, François Hollande en 2017, Bruno Le Maire, l’actuel ministre de l’économie en 2018… Le réseau souhaite mélanger gouvernants, ministres, responsable d’entreprises publiques, privés. Et les thématiques des  »sommets » sont là aussi pour permettre aux participants de prendre de l’avance : l’engagement, la vérité, la peur, l’utopie. A l’été 2019, la thématique parlera de l’héritage, pardon legacy…

Pour cette session d’hiver qui vient d’avoir lieu à Val d’Isère ce week-end, la thématique était : le progrès. On y avait accès pour 3650 euros hors taxe. S’y trouvaient des participants prestigieux comme Julien Carette, Pdg d’Havas, le directeur e-business de Nestlé, le directeur créatif de Canal+, le directeur général de Nespresso, la directrice commerce et marketing de JC Decaux, Fleur Pellerin ancienne ministre et créatrice d’un fond capital risque d’investissement dans les entreprises du numérique, Caroline Gaye, directrice générale d’American Express, Marie-Laure Djelic, professeure à Science po qui travaille sur les transformations du capitalisme…. Gilles Finchelstein, président de la Fondation Jean Jaurès une boite à idée classée à gauche.

Ainsi, on s’étonne qu’un réseau  »BtoB » – business to business dans le texte pour  »de  professionnels à professionnels » en bon français – comme Les Napoleons ait comme partenaires autant d’anciennes institutions publiques : La Poste, Orange, la SNCF, EDF, la Caisse des Dépôts et des Consignations (CDC). Si l’on regarde dans le détail, on trouve à la tête de ces anciennes entreprises nationales les exemples parfaits des membres de ce groupe rompu au pantouflage que Laurent Mauduy dénonce dans son dernier livre La Caste. Guillaume Pepy (SNCF), Stéphane Richard (Orange) ou encore Eric Lombard (CDC) sont passés par le parcours classique ENA/HEC ; Inspection des Finances ; banques privées et enfin : direction d’Etablissements publics (Epic) ou assimilés. Ces allers-retours privé/public que d’aucuns dénoncent comme incestueux, Les Napoleons semblent à l’inverse le revendiquer. « C’est la question des métiers qui nous intéresse : les transports avec la SCNF, l’énergie avec EDF ou encore la communication avec Orange »,  explique Mondher Abdennadher argumentant que ses partenaires ont été uniquement choisis en raison de leur domaine de
compétence.

Napoléon Premier a créé le principe de guerre totale. Finies les coupures pub au moment du tea time, la noblesse chevaleresque des guerres de cent ans… Désormais, on attaque la nuit, le matin et même pendant le goûter. Napoléon a donné le  »la » des guerres modernes. Et tout comme l’empereur à qui ils ont emprunté le nom, Les Napoleons ont tout compris à leur époque : les affaires publiques sont une affaire privée. La perméabilité des deux mondes est actée. Ite missa est.  

Localement, il semble impensable que les Napoleons fassent l’économie d’une réflexion sur un partenariat avec les deux géants bien en place : Luma et Actes Sud. Lors de notre discussion avec Mondher Abdennadher, Françoise Nyssen était encore à la Culture et le logo de son ministère trônait et trône encore sur la page internet des Napoléons. Françoise Nyssen, une alliée de poids pour aider les Napoleons à pénétrer les fortifications honorifiques de notre ville ? « Absolument pas », « notre réseau a été fondé en 2014, elle n’était pas encore ministre alors ». Concernant Luma, si, le 11 octobre dernier, le co-fondateur nous assurait ne souhaiter aucun partenariat avec Maja Hoffmann. Pourtant, les conférences aux Ateliers, à la Fondation Van Gogh ou les repas au restaurant la Chassagnette semblent déjà représenter le partenariat avec la galaxie de Maja Hoffmann. Depuis octobre, on peut remarquer que la Fondation apparaît désormais sur le site. Souhaitant s’installer durablement à Arles, les Napoleons ont sans doute réalisé qu’il n’est jamais bon de faire cavalier seul, même quand on souhaite investir le quartier de la Cavalerie.

Napoleons, un Charles Martel 2.0 ?

La nouvelle est tombée en l’an de grâce 2018, le 26 septembre au conseil municipal. L’ancienne école Portagnel pourra être vendue aux Napoleons. Il ne s’agit pas de l’école dans sa totalité mais du lot 197 comprenant un bâtiment de 1287 mètres carrés et une cours de 471 mètres.

Très probable hôtel particulier construit au début du XVIIIe siècle, le bâtiment devient une école à la fin du XIXème et le restera jusqu’en 1953. À cette époque de grands travaux de rénovation du quartier amènent les pouvoirs publics à créer l’école Léon Blum. Portagnel devient alors une annexe du collège Frédéric Mistral. À la fin des années 60, cette fois, le ministère de l’enseignement public quitte définitivement les lieux et le bâtiment s’offre une seconde jeunesse en devenant une maison des associations.

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Mais depuis 30 ans, le bâtiment est désaffecté. Ou plutôt, la majeure partie du bâtiment. Celle par laquelle on accédait rue Portagnel. En revanche, l’accès ou plutôt « les » accès rue Augustin Tardieu, sont eux, loin d’être désaffectés. On y trouve le local de l’Association de vélo-cycle Arlésien, l’Association des familles de la région d’Arles (Afra) ainsi qu’une association cultuelle qui, si elle voulait dire son nom, pourrait prendre celui de mosquée puisque les prières y sont quotidiennes. Sur google, le lieu porte d’ailleurs le nom de « Mosquée des Arènes ». Napoléon chassant les mahométans hors des fortifications arlésiennes ? L’image est tentante. Aussi tentante que fausse.

Actuellement, l’association cultuelle occupe un espace de 113 mètres carrés qui n’est pas compris dans le fameux lot 197. Slimene, le président de l’association, nous explique que la prière a lieu tous les soirs : « En revanche, pour la prière du vendredi soir, et pendant le mois du ramadan, l’espace est trop petit ». Les fidèles sont donc obligés d’utiliser la cour de l’école : « Il y a quelques années ça suffisait, mais il y a de plus en plus de monde et je ne me vois pas accueillir seulement 200 personnes et refuser l’accès aux autres ». Le problème, justement c’est que cette cour de 471 mètres carrés fait partie du lot 197 mis en vente. Pour l’avenir, si les locaux sont mis à la vente L’article 4 de la délibération du conseil municipal précise qu’une option d’achat a également été posée sur l’espace de 113 mètres carrés actuellement occupé par l’association cultuelle.

Aux sujets des inquiétudes qui tiraillent le président de l’association cultuelle, Mondher Abdennadhen rétorque : « nous achetons ce que la mairie nous vend. Il va sans dire que s’il y avait une ou plusieurs associations qui occupaient les lieux, nous ne porterions pas acquéreurs ». Cette cour tout utilisée qu’elle est lors de chaque augmentation de fidèles l’est, en fait, sans l’autorisation officielle de la mairie et ce pour une raison assez évidente de sécurité.

Une belle affaire qui tombe en ruine

Le toit du bâtiment menace de s’écrouler. L’état est tel que la mairie prévoit avant la vente une réfection minimale de 60 000 euro. Pour Mondher Abdennadher, le montant à prévoir pour la remise en état est bien plus élevé : « 60 000 ? On aimerait bien », ponctue t-il d’un rire. Le chiffre de 2 millions d’euros que teste l’Arlésienne pour savoir le vrai ne heurte pas notre interlocuteur. On comprend mieux alors que France Domaine – une sorte d’argus des bâtiments public – n’évalue la valeur du bien qu’à « seulement » 453 000 euro pour 1287 mètres carrés. Soit 300 euro le mètre carré – 7 fois moins que le prix du marché. D’autant que l’offre proposée par les Napoléons et acceptée en conseil municipal, est, elle, un peu en dessous : 400 000 €.

Comment expliquer un tel écart ? Désaffectée depuis plus de 30 ans l’ancienne école Portagnel voit sa valeur patrimoniale chuter d’années en années. Comme nous l’explique Jean-Marc Bernard,  responsable du secteur sauvegardé à la Ville d’Arles. « Il y a désormais des parties entières totalement détruites, les coûts de restauration seraient insoutenables pour la municipalité. Certains éléments sont définitivement perdus. Ça fait des années que j’alerte la mairie sur l’urgence de la situation. C’est une bonne chose que le bâtiment soit enfin vendu ». Avant les Napoleons, d’autres acheteurs potentiels s’étaient déjà proposés. Plutôt que de devenir  »La Villa Napoleons », l’ancienne école aurait pu souffler ses nouvelles bougies en costume d’auberge de jeunesse, d’école de gladiature ou de musée. Mais aucun de ces projets n’était financièrement viable.

Une Villa Médicis de l’innovation

Le projet des Napoleons a eu la confiance de la mairie qui précise dans la délibération soumise au vote que le projet s’inscrit « parfaitement dans les axes de développement de notre territoire de la culture et du numérique ». La mairie a pris le soin de préciser que « le bien serait désormais affecté à des activités d’intérêt général activités économiques, culturelles et créatives, à l’exclusion de logements ou d’infrastructures hôtelières ». Pour l’aspect financier, la document nous apprend que le « conseil d’administration des Napoleons travaillent actuellement à un tour de table ».

Le conseil municipal a dit oui à une  »Villa Médicis de l’innovation : un lieu permanent d’innovation et de culture, qui accueillerait des formations, des séminaires, des ateliers, des expositions ou des résidences ». Interrogé au sujet de la création éventuelle d’emplois locaux, Mondher Abdennadher répond sans hésitation souhaiter « nous installer durablement sur le territoire, il y aura nécessairement des emplois créés. Arles est une ville particulièrement fournie en talents, nous saurons faire appel à eux. » Le rapport au territoire n’est pas encore très net. Mais déjà, cette future installation amplifie le changement de visage de la ville. L’usage des bâtiments changent au grès de la destination culturelle et des nouvelles institutions qui s’installent. Même ici, dans ce qui reste un des derniers quartiers populaires du centre-ville. Mais c’est encore un autre sujet.

Julien Sauveur