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L’inexplicable abandon du club jeunes

L’inexplicable abandon du club jeunes

Occuper, canaliser, faire sortir de leur environnement les 12-17 ans des quartiers prioritaires pendant les vacances scolaires : c’était l’utilité du club jeunes. Depuis l’automne 2020, il s’est évaporé dans le trou noir de la réorganisation des services. Devant l’évidence de l’utilité de cette politique publique, aucun élu n’arrive à expliquer sa disparition. [Edit 19 mai 2022, la mairie explique que les arrêts maladies longue durée des agents sont à l’origine de la non organisation des clubs jeunes depuis bientôt 2 ans]

Sami Belhamer et Eric Besatti

« C’était super cool, il y avait des activités comme la bouée tractée. Grâce au club jeunes, on a pu faire des activités qu’on ne pouvait pas s’offrir. C’était vraiment bien, on passait du bon temps entre jeunes », se souvient Zakaria, jeune habitant de Barriol. « Je ne sais pas pourquoi ils l’ont enlevé », poursuit l’adolescent de 14 ans. Et c’est le même étonnement qui prévaut chez les éducateurs de rue. « Le club jeunes, c’était des gamins par mini-bus entiers qui partaient faire des activités, qui sortaient du quartier pendant les vacances, c’était vraiment utile », témoigne un éducateur spécialisé de prévention. Sur le site de la ville, les dernières inscriptions sont restées bloquées sur les vacances de la Toussaint 2020. Depuis, silence radio.

Le club jeunes, c’était une politique publique destinée aux 12-17 ans des quartiers prioritaires créée en 2008. Barriol, Trébon, Griffeuille, Trinquetaille dans un premier temps puis ensuite étendue à Salin-de-Giraud et Mas Thibert. Pendant quasi toutes les vacances scolaires, sauf Noël et la Toussaint, chaque semaine, 45 jeunes étaient occupés tous les jours. Cinéma, patinoire, centre aquatique, bowling mais aussi visite du Camp des Milles, semaine au ski ou en centre de vacances. Pendant les grandes vacances, les clubs jeunes se déroulaient pendant six semaines soit 210 jeunes concernés. « L’objectif, c’était de faire sortir les jeunes du quartier, les canaliser, se souvient Hamina Hafkir, l’ancienne élue communiste déléguée à la politique jeunesse. Au début, on allait chercher les jeunes dans la rue, ceux qui ne s’inscrivaient à rien. Les invisibles du centre social et des éducateurs de rue. »

Accès aux loisirs
La Ville organisait déjà des stages loisirs et des colonies de vacances, mais trop chers et accessibles à tous sans priorité aux plus précaires. Ce dispositif existe toujours. Mais le club jeunes, lui, s’est construit comme une proposition complémentaire : quinze euros pour une semaine d’activité pour les enfants de familles choisies sur critères économiques. « On n’a jamais voulu augmenter le prix, c’était un choix politique », précise Hamina Afkir. Tellement convoité une fois qu’il avait fait sa réputation qu’il a fallu mettre des règles. « Personne ne pouvait en bénéficier deux fois pendant les mêmes grandes vacances et on faisait tourner comme ça. » Autre avantage de ce club : mélanger les quartiers. « On prenait quelques jeunes de Barriol, du Trébon etc… de manière à ce que les jeunes se parlent entre eux pour désamorcer des conflits entre les quartiers. Les vendredis, pour clôturer les semaines, on organisait souvent des rencontres sportives »

Cette politique demandait un fort investissement financier et humain. « C’était essentiellement sur des budgets de la ville d’Arles. Je me souviens, je rendais fou le directeur général des services. J’allais tout le temps gratter des budgets en plus. » Depuis l’arrivée aux manettes de la nouvelle équipe municipale, les clubs jeunes ont disparu dans les quartiers d’Arles « mais continuent à Mas-Thibert et Salin-de-Giraud pour sept enfants par village », constate Hamina Hafkir. Le dispositif a-t-il fait les frais des économies recherchées dans les services ? Erick Souque, adjoint à l’action sociale et président des centres sociaux de la ville, reconnaît que la situation « n’est pas satisfaisante. Il ne devrait pas y avoir une coupure comme ça. » Un sujet dont « [il] compte bien [s’]occuper au bout d’un moment ». Mais l’élu botte en touche. « Ce n’est pas dans ma délégation ». Théoriquement si la question n’est pas  »sociale », ce pourrait être le sujet de Ouided Benabdelhak, déléguée à la jeunesse, mais 29e sur la liste des conseillers municipaux, beaucoup moins influente que Souque. Malheureusement, nos questions écrites sont restées lettres mortes. (1)

« Dans la perspective de faire des économies, le club jeunes, c’était intelligent, explique Hamina Afkir, présidente des centres sociaux lors de la précédente mandature. Quand l’Addap 13 (Association départementale de prévention, ndlr), partait à 30 avec un bus de 60 places, on profitait des places restantes pour remplir le bus avec le club jeunes. Pareil quand le centre social pouvait organiser des déplacements. »

Outil de prévention
Les priorités de la municipalité semblent être ailleurs. Concernant la sécurité, pour la prévention, elle a installé des voisins vigilants le 8 mars dernier à Raphèle. A la tribune, le général Ronan Le Floc’h, commandant du groupement des Bouches-du-Rhône rappelle les évidences : « Les adolescents peuvent être amenés à commettre des actes de délinquance, surtout pendant la période sensible des vacances scolaires. » Au premier rang, le maire et Mandy Graillon, son adjointe à la sécurité, acquiescent religieusement. Pourtant, l’an dernier, la municipalité supprimait sans le dire un outil de prévention de la délinquance : le club jeunes. Mais ce jour là, personne ne souhaite répondre aux questions qui ne concernent pas Raphèle. Le jour du premier tour des élections présidentielles, quand l’Arlésienne revient à la charge avec la question, le maire répond : « bonne journée » et tourne le dos. On aura tout essayé.

Un silence qui tranche avec les discours. « On a des grands discours sur la politique pour la jeunesse, mais derrière rien de concret, on a des moyens humains extrêmement limités. On ne met pas en place une politique jeunesse juste parce qu’on veut et qu’on le dit, ça demande du travail, remarque Maria Nogueira, de la CGT Ville d’Arles. Les agents ont de très grandes difficultés à communiquer avec la nouvelle administration et les élus ». La Ville a du mal à communiquer en interne. Alors de là à demander au jeune Zakaria ce qu’il compte faire pour ses prochaines vacances…

(1) Lors du conseil municipal du 19 mai, la question de l’abandon est venue sur la table. Face à l’opposition, le maire et ses adjoints ont expliqué que le problème du club jeune est que 4 de ses 5 agents sont en arrêt maladie depuis la crise sanitaire. Ce à quoi l’opposition s’est étonné que ce problème de management n’ait pas été réglé depuis 24 mois. Cet été 2022, les jeunes des quartiers prioritaires de la ville n’auront, comme depuis l’été 2020 pas accès au club jeunes et ses activités.

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