Une des nouveautés des Rencontres, c’est l’arrivée d’un nouveau partenaire : le groupe de luxe Kering, de la marque Gucci, qui défilait l’an dernier aux Alyscamps. Kering, c’est aussi une condamnation au mois de mai à une amende de 1,25 milliard d’euros pour avoir fraudé le fisc italien. Mediapart a révélé que, depuis 2002, le groupe aurait frauduleusement économisé 2,5 milliards d’euros d’impôts, en Italie, en France et au Royaume-Uni. L’occasion de questionner Sam Stourdzé, le directeur des Rencontres, sur les rapports du festival avec les entreprises et partenaires privés.

Kering, pourquoi Kering ? C’est classe d’avoir Kering dans ses partenaires ? 
Je ne sais pas si c’est classe mais c’est un acteur important. Le dispositif que nous mettons en place est un programme qui s’appelle « Women in motion ». Nous créons une haute distinction pour une grande dame de la photographie. Ça n’existait pas dans le paysage de la photographie. Et la dotation est de 25 000 euros, donc classe ou pas classe, c’est beaucoup d’argent qui va revenir à une photographe. Le deuxième dispositif créé avec Kering encourage la jeune création et la recherche. Ce sont des bourses de recherche de 20 000 euros. A ces dotations s’ajoute une contribution financière au festival. Pour les Rencontres, les partenariats sont une source de financement. 

Sur Kering, il y a des scandales d’évasion fiscale…
Oui, ils ont été condamnés, ils paieront leur amende…

Et ça va, au niveau idéologique ? Maintenant il y a la Chine, Kering, BMW…
La Suisse, le Luxembourg aussi. Les Rencontres avaient l’Occitane avant, ont toujours eu Hermès comme partenaire, le champagne Louis Roederer depuis longtemps. Aujourd’hui, oui, les partenaires financiers sont une partie du budget des Rencontres. Ça représente un million cette année, 1,2 million l’année prochaine sur un budget de 7,5 millions. Si demain nous étions financés à 50 % par des mécènes privés, peut-être que nous aurions un peu plus l’impression d’être à leur service. Nous avons une chance : les partenaires viennent à nous. Bien sûr, nous pourrions en avoir trois fois plus si nous voulions. Aujourd’hui, nous en avons 42. Certains sont minimes, d’autres plus importants. Mais en tout état de cause, si demain l’un nous quitte, nous ne sommes pas à terre. Par ailleurs, notre programmation n’est pas impactée. Nous ne sommes pas un festival militant. Pour autant, nous ne nous voilons pas la face sur un certain nombre de sujets graves. Et nous donnons la parole à des artistes engagés. Je pense à Christian Lutz cette année dont le projet sur les casinos résonnera particulièrement à Arles, et pour les années précédentes, je pense à Mathieu Asselin sur Monsanto en 2017, Laia Abril sur l’avortement et à Paolo Woods et Gabriele Galimberti sur les paradis fiscaux… Certains se sont même étonnés que l’on puisse faire une grosse expo sur Matthieu Ricard et le Tibet alors que nous avons une antenne du festival en Chine.

Vous ne montrerez pas cette exposition et son temple de bambou en Chine pour le Jimei x Arles festival…
Non, effectivement. Après, on peut être respectueux de certaines positions, on n’est pas obligé de jouer dans la provocation. Là où ce serait inquiétant, c’est si ça conditionnait notre contenu à Arles.

Une fois, dans votre carrière, ça s’est mal passé avec un partenaire privé qui a censuré une programmation. Je parle d’un exemple très précis, Lacoste… 
C’est une histoire qui sert de cas d’école maintenant. Elle est enseignée. Nous avions créé un prix avec Lacoste à l’époque où je dirigeais le musée de l’Elysée de Lausanne. Ils ont décidé d’écarter une photographe qui était dans les huit nominés. Essentiellement parce qu’elle était Palestinienne. Ça a provoqué une onde de choc importante. Dans les cinq heures qui ont suivi la décision de l’écarter, nous avons annulé le prix et le musée a interrompu sur-le-champ un partenariat qui à l’époque s’élevait à 250 000 francs suisses par an pour trois ou quatre ans. Nous n’avons pas hésité une seule seconde parce que nous sommes du côté des artistes. Je me souviens des nombreux mots de soutien que nous avons reçus. Toutefois, nous l’avons vécu comme un échec. Un partenariat, c’est une relation tripartite – l’institution, le partenaire et l’artiste. Notre rôle, en tant qu’institution, c’est d’accompagner les partenaires, de les éduquer en quelque sorte. S’engager dans le mécénat culturel, ce n’est pas commander une campagne de pub où l’on peut exiger de refaire l’image… Il y a un autre exemple qui avait bousculé le milieu avec le prix Carmignac1. Chaque année, Carmignac a un prix avec une thématique. En 2014, c’était l’Iran. Le jury, dont je faisais partie, avait récompensé la photographe iranienne Newsha Tavakolian. La dotation était de 50 000 euros. Il y avait des interventions continuelles du mécène. Quand il a voulu changer le titre de la série, la photographe a pété un plomb. Elle a dit : « Je rends mon prix et je vous rembourse. »

« Le prix a été annulé et le musée a interrompu sur-le-champ un partenariat qui à l’époque s’élevait à 250 000 francs suisses »

Qu’est-ce que ces expériences vous ont appris ? Quelles sont les lignes rouges avec Kering du coup ? 
On ne les connaît jamais avant qu’elles soient franchies. Il y a des fondamentaux : la non-intervention dans le contenu. Nous nous sommes retrouvés dans cette situation cette année. Un partenaire dont la participation n’est pas énorme a voulu intervenir dans le contenu. Voilà. C’est la ligne rouge. Nous avons envoyé un message pour dire : il y a un malentendu, mais pas de problème, on vous rembourse. Le partenaire, lui, n’a pas eu l’impression d’intervenir dans du contenu. Il voulait que l’on intercède auprès du commissaire d’exposition. Pour nous, c’était hors de question. Nous sommes là pour protéger les commissaires d’exposition, les artistes, leur donner les moyens de faire leur travail. Les mécènes apprennent parfois à leur corps défendant qu’en mettant le doigt dans le soutien aux artistes, t’as intérêt à laisser l’artiste libre… Sinon ça vous revient en boomerang. L’histoire de Lacoste a déclenché un début d’émeute. Il y avait des débuts de manifs devant quelques magasins. Et depuis, ils ne sont pas revenus dans le mécénat. S’il y avait des inquiétudes à avoir, peut-être ne sont-elles pas là… Car finalement il y a une forme de régulation. Quand un mécène est interventionniste et que ça se sait – et ces comportements finissent toujours par se savoir – le retour de bâton est immédiat. Les vraies inquiétudes sont plutôt liées à des softpower et d’essayer de savoir jusqu’à quel point une institution est dépendante des marques et des financeurs, quels qu’ils soient… Une institution financée à 100 % par une municipalité, ce n’est pas mieux. On a vu des villes intervenir dans le contenu de leurs institutions. Je suis heureux à Arles, notre structuration économique fait que l’on a les conditions de nos libertés. Les partenaires privés ne représentent pas plus d’un septième du budget. Les collectivités publiques, prises individuellement, représentent entre 3 % et 8 % du budget. Le plus grand contributeur, c’est le public qui paie son billet d’entrée. C’est de lui que nous tirons notre légitimité.

Propos recueillis par Eric Besatti

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Sam Stourdzé, directeur des Rencontres d’Arles lors de la conférence d’ouverture le 1er juillet 2019. Photo E.B.