Ce mercredi 16 octobre 2019, le conseil municipal prévoit de voter le choix du mode de gestion du futur casino. Une étape supplémentaire pour choisir le prestataire avant les prochaines élections. La première étape, c’était en juin 2018. Le conseil votait à l’implantation d’un casino sur l’ancienne gare maritime, à Trinquetaille. Du jour au lendemain, comme ça, sans crier gare ni consulter la population. Un choix qui engage pourtant le modèle de développement arlésien.

« Vous pourriez vous intéresser au casino, c’est beaucoup plus grave ! », nous opposait Maja Hoffmann, en juillet 2018, pas contente du traitement de la Fondation Luma dans l’Arlésienne. Au mois d’avril, même rhétorique tenue par Françoise Nyssen, elle aussi pas contente qu’on l’égratigne dans l’Arlésienne. « Et le casino pourquoi ne vous intéressez vous pas au casino ? Ça, c’est plus important ! », voulant signifier le danger pour le modèle de développement de la ville. Alors à vos ordres mesdames, l’Arlésienne s’exécute.

Parce qu’effectivement, les Arlésiens ont appris la nouvelle dans La Provence, du jour au lendemain en juin dernier, sans que jamais aucun élu n’ait évoqué la situation, ni fait de réunion publique, ni consulté des associations ou la population. Pourtant, l’ancrage d’un casino n’est pas neutre. Les avis des Arlésiens scandalisés se multiplient dans les discussions de rue, avec l’argument principal que les casinos apportent leur lot de joueurs endettés, de dépendance…

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C’est sur le site de la gare maritime de Trinquetaille, qui accueille aujourd’hui une aire de camping-cars, que devra se bâtir le complexe casinotier d’Arles, avec son hôtel 5 étoiles. Ph. E.B.

Une aubaine pour la ville

A la mairie, cependant, on décide de mettre en avant un argumentaire simple et efficace autour du casino. On dit le « casino », mais les élus préfèrent d’ailleurs parler, eux, de « complexe casinotier », comme détaillé dans la délibération du 27 juin 2018. Un complexe casinotier au sens où l’entend la mairie, c’est un casino, mais avec un hôtel cinq étoiles de 60 à 100 places, une salle de spectacle de 800 places, un restaurant. Estimation de l’investissement : 50 millions pour la partie casino, entre 80 et 100 millions pour l’ensemble. De cet équipement, la ville attend beaucoup. Le casino, selon le premier adjoint Patrick Chauvin, ça représente « entre un million et demi et deux millions et demi de recettes fiscales. Pour donner un ordre d’idée, à la Seyne-sur-Mer, c’est un peu plus de deux millions. Et on aura un équipement plus moderne, un complexe qui, à mon avis, sera plus attrayant. »

Mais un casino – pardon, un complexe casinotier – est-ce-que ça ne rentre pas en contradiction avec l’image de phare culturel international qu’Arles se taille depuis des années ? Est-ce que ça ne sent pas plus la station balnéaire que l’art contemporain ? Réponse de Patrick Chauvin : Arles est pauvre. « Il faut créer de l’activité permanente. Qu’on se serve de la culture et du patrimoine comme emblèmes, bien sûr que oui ! C’est même pas discutable. Que la culture ait de la peine à s’assumer financièrement, globalement ça le sera toujours, donc on l’aide, c’est pas discutable. Mais pour aider il faut des moyens, donc il faut qu’on aille chercher les moyens », déroule le premier adjoint. Et sur le positionnement contradictoire d’une telle offre avec l’image de la ville, il répond : « Dès qu’on veut faire un équipement populaire à Arles, on se fait tomber dessus. »

Un conseil municipal (quasi) unanime

L’implantation d’un casino, c’est très réglementé par l’Etat. A l’origine, seules les stations balnéaires, thermales et climatiques pouvaient accueillir un tel équipement. Mais des dérogations ont assoupli cet impératif. Aujourd’hui, les villes qui ont demandé leur classement comme station balnéaire, thermale ou climatique avant avril 2006 et sont classées stations de tourisme, le peuvent aussi. Arles a envoyé sa demande de classement en station balnéaire et climatique le 30 mai 2005 et a été classée station touristique en 2012. Arles peut accueillir un casino – pardon, un complexe casinotier. Qui sera placé sous délégation de service public (DSP).

En conseil municipal, le 27 juin 2018, ça a réjouit la mine de plus d’un élu. Pour Cyril Juglaret (LR), « On ne peut qu’adhérer à ce projet puisque par définition, l’objectif est d’apporter de la richesse. » Il espère cependant que ce sera « un vrai casino », et pas « un hôtel avec trois bandits manchots ». Nicolas Koukas (PC) salue la création, à Arles, d’une « industrie de loisir, génératrice d’emplois », qui « va nous permettre de drainer une nouvelle clientèle ». Christian Mourisard, élu au patrimoine et au tourisme, émet quelques réserves en faisant remarquer que « sur les 190 casinos aujourd’hui, il n’y en a pas la moitié qui sont rentables. » Mais ça ne l’empêche pas de voter pour le projet. Qui est d’ailleurs adopté à l’unanimité ce 27 juin 2018. Seul Pierre Vétillard, élu à la transition écologique et énergétique, peu convaincu par un dossier qui soulève selon lui beaucoup d’interrogations, n’a pas pris part au vote.

Maintenant, faire vite

On n’en est pas encore à poser la première pierre. Pour l’heure, il faut rédiger le cahier des charges de la DSP, et celui pour la partie de maîtrise d’œuvre , qui concerne la construction. Rédaction qui a été confiée à un cabinet d’avocats choisi après appel à concurrence. Une fois ces cahiers des charges rédigés, la mairie pourra choisir, parmi les candidats, le délégataire et le maître d’ouvrage du projet. Et tout devrait aller assez vite. Patrick Chauvin estime que les cahiers des charges seront prêts d’ici deux ou trois mois : « Logiquement si tout va bien, au mois d’octobre, on devrait avoir émis l’appel d’offre. On s’organise pour qu’en début d’année prochaine nous puissions faire les choix. Voilà la stratégie. » La stratégie, c’est donc de choisir le délégataire et le maître d’œuvre avant les élections municipales de 2020.

Mais, même si les appels à concurrence n’ont pas encore été lancés, les candidats, on les connaît. Des casinos qui ouvrent, ça n’arrive pas souvent. Et quand un projet arrive, ça se sait très vite. Les gestionnaires de salles de jeux, qui ont l’oreille alerte, accourent aussi sec. A la mairie, au moins trois se sont déjà présentés. Dont deux sont connus. « Partouche a été reçu, la famille entière était dans le bureau du maire », indique Patrick Chauvin. A voix moins haute, il confirme aussi que le groupe Barrière, leader français des casinos et référence de l’hôtellerie de luxe, a aussi fait le déplacement une fois à Arles pour se porter candidat. De source sûre, il s’est même présenté plus d’une fois et plus souvent que la famille Partouche. C’est qu’il a l’avantage de proposer un concept de complexe casinotier avec salle de concert et hôtel. Tout pile. Partouche, lui, évite désormais ce genre d’investissement difficile à rentabiliser. Tiens donc. Encore plus fort, dans les conversations privées, le maire ne se cache pas de vouloir construire le casino aussi parce qu’il serait construit par par Rudy Ricciotti. Effectivement, le lieu prévu, les quais de Trinquetaille, un des plus beaux emplacements de la ville, se prête à ce genre d’exercice. Comme il pourrait se prêter à une réflexion plus profonde sur l’avenir d’une des dernières « réserve foncière de la ville », comme le remarque André Santamans, un citoyen arlésien sur le groupe facebook, Doléances Arlésiennes. Ce retraité ayant travaillé dans le domaine de l’urbanisme et des collectivités va plus loin en entretien : « je suis un peu choqué par le manque de vision de nos élus sur les potentialités de développement à long terme de notre ville ». Sur le fil de commentaire, un autre citoyen répondait à sa demande de consultation l’argument de la démocratie représentative. Effectivement, le fonctionnement de la démocratie locale aujourd’hui, c’est de choisir des élus pour six ans et leur déléguer ensuite les décisions. C’est la différence entre la démocratie représentative et une forme inconnue encore à Arles, la démocratie participative.

Parce que, n’empêche, sur le projet, les Arlésiens, hormis Maja Hoffmann et Françoise Nyssen, on ne les a toujours pas vraiment entendus. A l’heure où tous parlent de réinventer le monde, des gilets jaunes aux Luma days, où la démocratie participative arrive même aux lèvres des élus, on se dit que c’est peut-être dommage de choisir l’avenir de la ville, comme ça, à la va-vite, avant des élections ou justement, le sujet aurait pu être mis en question. Parce que la construction d’un casino, ça n’a jamais été dans le programme de campagne d’Hervé Schiavetti.

Eric Besatti et Nicolas Puig