Sélectionner une page

La première marche des fiertés pour décoincer la ville

La première marche des fiertés pour décoincer la ville

Pour cette communauté en construction, depuis la marche des fiertés de juin 2021, il y a un avant et un après. Des homosexuels, gays ou lesbiennes, des bi, des trans ou autres ont pris la rue pour se rendre visibles en tête de Camargue : une première historique. Une marche qui appelle d’autres rendez-vous et raconte les évolutions de la ville.

Eric Besatti et Pierre Isnard Dupuy, publié initialement dans l’Arlésienne n°15.


En ce samedi 19 juin 2021, l’appel a été suivi. Presque un millier de personnes dansent, chantent à travers les rues de la ville. Beaucoup sont émues. Certaines s’assument au grand jour pour la première fois. Il y a des homos, des hétéros, des trans et tout ce qu’Arles et le monde peut compter de sentiments et d’identités différentes. Beaucoup de jeunes, de lycéens ou encore des plus âgés qui profitent de l’occasion pour se montrer tels qu’ils sont. Il fait beau et les pancartes fleurissent  : « Nous sommes partout et depuis toujours », «Camargay», « la direction rappelle que vous faites bien ce que vous voulez avec votre cul », « le silence ne nous protégera pas », « visibilité ! ». Au moment de passer sur la place du Forum, le serveur de Mon bar se prête au jeu et danse avec son plateau, une inconnue se lève de la terrasse pour embrasser une fière marcheuse qui vient de lire l’intro de King Kong théorie de Virginie Despentes : « l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée, mais pas effacée […] qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l’effort de ressembler […] Je crois bien qu’elle n’existe pas ». Une masse colorée et joyeuse circule à travers les vieilles rues. C’est la première fois à Arles que la communauté queer,  »bizarre » en bon français, sort au grand air. La pride, pour fierté, est résolument festive.
Presque un an après, l’événement est encore dans l’esprit des participants. « J’ai mis une semaine à redescendre », se souvient Greg-Aimée, la quarantaine, qui participait à sa première marche des fiertés. « Ce jour-là, on s’en foutait, j’étais en jupe talons, c’était cool ». Greg-Aimée habite à Arles depuis cinq ans. Pour lui, la marche « a fait se rendre compte à pas mal de gens qu’il y avait une communauté importante, pas anodine. On a posé collectivement un acte qui manquait. On a dit :  »On est là, on existe » . C’est comme ça qu’on fait évoluer les mentalités, en se montrant.» « C’était magique. Au début, on s’est dit qu’on allait être cinquante », hallucinent encore François et Philippe, en couple à Arles depuis 20 ans.

Depuis la marche, c’est comme si le fond de l’air arlésien avait légèrement changé. « On voit plus de jeunes genderfluid (qui peuvent s’éloigner facilement des standards homme-femme, ndlr), des filles et des garçons avec les cheveux colorés qui s’habillent de façon assumée », ont remarqué François et Philippe. « La nature humaine est grégaire, l’effet de foule a permis à beaucoup de sortir, de s’affirmer, ça fait des petits liens », analyse Jery, la soixantaine, qui a croisé son boulanger pendant la marche. « Ça fait douze ans que je suis là et c’est une énergie que j’avais jamais sentie avant. Pour moi, la marche a créé des liens qui font d’Arles une ville plus sympa ».
« Ma mère m’a demandé pourquoi  »marche des fiertés » de quoi vous êtes fiers ?, raconte Eléonore. Parce qu’à ce moment-là, les personnes s’émancipent des tabous, elles assument qui elles sont et comment elles veulent vivre sur l’espace public. La fierté, c’est l’inverse de la crainte, de la peur, l’inverse de rester croupi dans l’obscurité d’un placard. Être festif, coloré, dans un espace public qui parfois nous est hostile, ça rend fier » La jeune femme se souvient avoir été émue aux larmes quand la marche s’est arrêtée pour danser autour des arènes : « Parce que je me suis souvenue à quelle violence cette joie répondait. »

Tout n’est pas rose à Arles Le jour de la marche, il y a eu ce détail de l’histoire sur la place Voltaire. Un habitant du quartier s’énerve de voir un homme en maillot de bain moulant et crie son mécontentement parce que « des enfants » sont présents. « Les enfants, c’est souvent l’excuse. Les gens deviennent agressifs quand ils perdent leurs repères, sans leurs normes, ils sont perdus. Mais il faut leur dire que c’est pas une maladie et que ce n’est pas contagieux », en rigole Greg-Aimée qui était témoin de la scène. En tant qu’acteur principal, il a vécu des situations plus difficiles. Un matin de septembre, « en allant chercher [ses] croissants », un homme qui n’avait pas fini son samedi soir le poursuit rue du 4 septembre sous des vociférations de « sale pédé » agrémentées de quelques « je vais te tuer ». « Non c’était pas cool », se rappelle Greg. Ou encore cette fois où Aimée, habillée en jupe, s’est fait menacer. « J’ai dû prendre la fuite, c’était la première fois de ma vie », se souvient Greg-Aimée, 1 m 90 et tanqué comme un menuisier qu’il est.

Plus grave, le 24 juin 2018, une agression homophobe particulièrement violente a eu lieu sur les quais du Rhône. Julian1, un étudiant de l’école de la photo de 28 ans, embrasse son copain au crépuscule. Après leur avoir demandé une clope, des jeunes font demi-tour et agressent le couple. Julian est poussé depuis les quais de la Roquette et tombe quatre mètres plus bas sur les contreforts en béton avant de rebondir dans le Rhône. Aujourd’hui encore, son pied en compote nécessite des opérations et les séquelles de ses fractures ne sont pas résorbées. Cet été-là, après l’agression, ses amis étudiants se mobilisent, quelques textos, un post sur les réseaux et quelques jours plus tard, une marche est organisée en son soutien. Le 5 juillet, ils et elles ne le savent pas encore, mais un collectif est né.

La génèse d’une communauté Les étudiants et étudiantes, pour la plupart dans le domaine artistique et culturel, ne lâchent pas à la rentrée. Ils montent les Rencontres queer en janvier 2019 avec le café associatif l’Odyssette. Pour communiquer, il faut un nom à la poignée d’organisateurs : ce sera la Queer team. L’événement brasse les étudiants et le public du café associatif. Véro et Jery, un couple de lesbiennes installées depuis douze ans se rendent à l’événement et nouent des liens avec les organisateurs. Les idées fusent. Quelques semaines plus tard, le couple organise un apéro sex-toys. Puis la sortie du confinement fait le reste. Avec le souvenir des bonnes expériences et l’envie de prolonger les actions avec la Queer team, Miguel lance l’idée d’organiser une pride. La dynamique continue, c’est l’association de l’Odyssette qui déposera la demande d’autorisation en préfecture. Le résultat, on le connaît.

Des idées venues d’ailleurs Qui sont les membres de la Queer team ? Les plus arlésiennes du groupe : c’est Véro et Jery. Véro est venue pour la licence pro patrimoine puis a trouvé du travail. Jery l’a suivie par amour. Miguel, lui, est arrivé en 2016 pour une licence d’administration culturelle et a trouvé du travail dans l’animation 3D. Loïsà et Mariano, la vingtaine, sont étudiants ou tout juste diplômés de l’école de la photo… « J’ai souffert depuis que je suis arrivée à Arles. Manque de lieu, de dynamisme, de vie culturelle queer. Ce qui fait du bien, c’est l’énergie des étudiants », lance Jery, cette Américaine de 61 ans, lesbienne revendiquée dès son plus jeune âge quand encore personne n’osait : « il n’y avait que David Bowie et moi », ironise-t-elle. « Ici, c’est le désert », constate Miguel qui, à bientôt 30 ans, ne pense pas faire de vieux os à Arles pour s’épanouir ailleurs.

Même après la première pride, il ne faut pas se tromper. « si t’as envie de venir à Arles pour le côté gay, tu te trompes de ville », rigole François, jeune barbu de 45 ans et son mari Philippe, un peu plus poivré. Ils ne font pas partie de la Queer team, mais habitent Arles depuis plus de 20 ans. C’est eux qui se promènent en kilt dans les rues du centre-ancien, où Philippe tient l’Hôtel de l’amphithéâtre, et à la Roquette où ils habitent. Ils font partie des rares qui assument leur homosexualité en public à Arles. Les gaillards s’embrassent, se tiennent la main. Mais la réponse est « non », ils ne sont pas tout nus sous leur kilt. « J’ai essayé une fois, mais ça fait des frottements et le lendemain je marchais comme un crabe », témoigne Philippe. C’est avec le chamboulement du confinement qu’ils ont adopté ce style si visible à Arles. Avec tous les repères qui éclatent, « on s’est dit : on va peut-être tous mourir, alors autant mourir en kilt ! » Depuis, ils deviennent presque des ambassadeurs de juste pour de la drague, c’est aussi pour se faire des amis qui partagent des choses en commun », explique Loïsà, la jeune étudiante de l’école de la photo. « Une culture commune, ajoute Véro, la quinqua. Des lieux où tu peux être toi-même. Ailleurs, tu as toujours une petite vigilance. Par exemple, Jery habillée hyper sexy et moi en militaire tu peux pas le faire aujourd’hui dans les bars de la ville. » Et Jery d’ajouter : « Ça fait du bien d’aller dans un lieu dédié où j’ai rien à expliquer. Depuis douze ans en Camargue, j’en ai marre d’être la lesbienne du groupe. » Un point de vue pas unanimement partagé par tous les homosexuels de la ville « je ne veux pas de lieu dédié où on ne reste qu’entre nous. Je me sens bien partout, il suffit de croiser des regards dans des lieux où tout le monde se mélange », « les choses vont se faire naturellement avec la clientèle qui va créer les lieux de rencontre ». Il en faut pour tous les goûts. En juin prochain, l’équipe de la Queer team organisera une nouvelle marche des fiertés et, dans l’année à venir, tentera de proposer des moments artistiques et festifs. Des espaces temps où tout est possible, où la communauté se retrouve et se rend visible.

En construction Petit à petit, des événements apparaissent. Soirées déguisées au Café de la Roquette avec serveur en mini-short blanc, loto ou blind test drag queen à l’Angerie… C’est dans ce lieu associatif situé au fond de la Roquette qu’avait fini, sur une piste de danse, la marche des fiertés. « On se considère comme un lieu LBGT friendly, pose Chloé qui gère la programmation du lieu. On essaye que ce soit un endroit safe vis-à-vis de toutes formes de discriminations. » C’est ici que Suze Tonic, drag queen apparu à Arles pour la première fois à la marche des fiertés, se sent à l’aise. C’est Théo, étudiant à l’école de la photo et impliqué dans la Queer team qui a choisi naturellement le lieu pour se produire. « Le rôle du drag est politique, important dans la communauté, appuie-t-il. En tant que personnage, on peut faire de la pédagogie sur les bonnes pratiques. Faire marrer et pouvoir rappeler aux gens comment se comporter », explique-t-il. « A la pause quand je fume une clope, je peux continuer la pédagogie. Non  »enculé » ne doit pas être utilisé comme une insulte, c’est très bien de se faire enculer, c’est de l’amour. Revendiquer oui, une photo quand on demande avant. Et non, on ne siffle pas. Eduquer les gens grâce à la force que me donne le personnage. »

A Arles, Suze Tonic se sent parfois un peu seul. « Si on était deux ou trois je m’ennuierais moins, on pourrait monter des spectacles. En même temps, qu’il n’y ait rien à Arles, ça m’a motivé à le faire, il y avait la place. » A l’avenir pourquoi ne pas « aller faire des spectacles dans les écoles. Se confronter à l’institution et ses freins. Ce ne sont pas les enfants le problème, ils comprennent très bien la diversité et qu’on peut préférer les hommes ou les femmes, c’est souvent les parents et les professeurs qui n’acceptent pas. » Si l’envie est là, le travail est immense. « Attention Arles n’est pas toute rose », Théo se souvient d’avoir été agressé, juste par intolérance alors qu’il n’était pas Suze Tonic. Par exemple, les ambiances féria, très peu pour lui.

Les temps changent A la marche des fiertés, un jeune lycéen a remercié Suze Tonic pour son courage. « J’ai dit :  »merci à vous d’être là ». C’est eux les plus courageux, à 14 ans de montrer qu’ils sont transgenres, c’est plus difficile que juste être gay. » Madjil, 15 ans, scolarisé à Montmajour et habitant du centre-ville, se souvient avoir vu « une bonne partie de [son] lycée à la pride ». Pour les adolescents scolarisés dans les filières générales, dans la plupart des groupes d’amis, l’homosexualité « n’est pas un tabou, on en parle ouvertement, c’est même un sujet pour engager la conversation », remarque-t-il. « Pendant une période, j’ai dit que j’étais bi parce que je ne savais pas. A l’adolescence, on se pose toutes sortes de questions, c’est naturel. » Dans son entourage, il compte au moins une dizaine d’homo ou bi. Les réactions des parents sont contrastées. La discussion toujours un enjeu. « C’est plus facile à dire pour la première fois quand les parents ont une intuition et posent des questions. Souvent ça passe. Pour une copine, les parents n’ont pas trop kiffé. » Dans un lycée arlésien, une fille née garçon se fait appeler par le prénom qu’elle a choisi. Ses parents n’ont pas accepté son choix d’identité de genre, ils l’ont mis à la porte.

Pendant la campagne et en début de mandat, la municipalité d’Arles avait promis d’ouvrir une antenne de l’association Refuge. Un lieu où les enfants rejetés par leurs parents pourront trouver où dormir et vivre. « Le projet est en attente », reconnaît Carole Fort-Guintoli, l’élue à la lutte contre les discriminations. « L’association sur laquelle on voulait s’appuyer a eu de graves problèmes internes. On attend que tout rentre dans l’ordre. » En attendant, c’est un des dossiers que va prendre à cœur et à corps la Queer team qui vient de déposer en préfecture les statuts de son association. « On va le faire », appuie Léo, à la terrasse du Café de la Roquette, « on a envie d’être là pour apporter un filet de sécurité. Parce que dans notre groupe, on a eu plus ou moins de la chance de pouvoir le dire à notre famille et de l’assumer, même si cela n’a pas été facile. La chance d’être né au bon endroit, au bon moment. Ce n’est pas le cas de tout le monde ». Au lendemain de la pride, sur les réseaux sociaux, des félicitations en grappes, et quelques pépins de menaces de mort. Pour le principe, la Queer team est allée déposer une main courante. La marche est encore longue pour que chacun puisse être soi à Arles. Mais la communauté ne va plus rester passive.

L'Arlésienne : gazette – gazette – anisette

Nos ventes sont une belle part de notre chiffre d’affaires, mais ça ne suffit pas. Sans financement des collectivités territoriales, sans publicité, l’Arlésienne a besoin de vous. Pour l’existence du journal : les dons sont essentiels. Et pour avoir de la visibilité et prévoir nos enquêtes en fonction des moyens disponibles, le don mensuel, fidèle et ancré, reste la panacée de l’Hauture, la quintessence de la Camargue, le cœur de l’artichaut.

Lettres d’infos


Appel aux dons

Catalogue