La délibération validant la vente des anciennes annexes de la mairie a été votée mercredi dernier. Malgré la lettre de Maja Hoffmann qui levait tout sentiment d’urgence, le maire a souhaité maintenir le vote. Ces instants et prises de paroles ont posé la question de l’épaisseur de la démocratie locale, le partenariat entre la Ville et la fondation Luma et les ambitions des citoyens pour les usages du centre ancien.

Fin du suspense. Après un débat qui aura duré plus de 40 minutes, après une mobilisation d’une soixantaine de citoyens devant la mairie avant le conseil municipal, la délibération est passée à 15 voix pour et 9 voix contre. Cette délibération prévoit la vente des anciennes annexes de la mairie située dans l’hyper-centre, rue du Cloître. Un bâtiment de 1094 m² avec une cour intérieure de 200 m² pour la somme d’1,4 million d’euros, montant évalué par France domaine, le service de l’État chargé d’évaluer le patrimoine public lors des ventes. Dans la délibération, la SCI 2H5 de Maja Hoffmann prévoit une « extension » de l’hôtel du Cloître, située juste en face. Mais, aux dernières nouvelles, Maja Hoffmann et ses équipes parlent plutôt d’une résidence d’artiste dans laquelle les Arlésiens pourront se promener. Le projet se précisera avec le temps.

Un sentiment de dépossession

Un texto circulait depuis dimanche dans les réseaux militants. Résultat, une pétition signée par 120 personnes et voici quelques pancartes et une bonne cinquantaine de citoyens arlésiens devant la mairie avant le vote. Certaines têtes sont bien connues du milieu syndical, associatif, des membres d’Attac ou quelque Gilets jaunes venus sans gilets. Et il y a même des têtes plus rares dans les mobilisations publiques. Comme Damien qui regrette « un manque d’inclusion de l’Arlésien dans les décisions qui nous concernent au premier plan. On fait comme si on existait pas, c’est devenu habituel, on ne prend même plus le temps de nous expliquer les décisions qui vont êtes prises. Pour cette vente, comme pour la décision de construire un casino ». Camille attaque quant à elle le flou qui entoure le projet « on permet de vendre un patrimoine de cette qualité sans savoir quel projet va être mis en œuvre ».

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Une bonne cinquantaine d’habitants s’était donné rendez-vous devant la mairie avant le conseil municipal pour demander le report du vote. Photos Marie-Océane Dubois.

Sur les pancartes : « Casino, hôtel, resto, Arles ambition zéro », « Non à la vente du Cadastre », ou encore « Solde de fin de mandat, tout est à vendre ». Une jeune femme conceptrice de slogans oscille entre sourires et dépits « On ne peut pas penser autrement ? Que les citoyens, les associations s’emparent de cette question ? Qu’on essaye de financer différemment». Une autre reprend, « il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier, on peut trouver un autre investisseur pour ce bâtiment, c’est plus sage ». Les attaques sont dirigées vers les choix politiques de la municipalité, pas trop sur Maja Hoffmann frontalement. Allez, peut-être celui-ci : « Stop Majapoly » ou « Arles nécropole de riches », vient poser la question de la clientèle recherchée par les nouvelles transformations de la ville.

Pour les manifestants du jour, passer à l’urne une fois tous les six ans n’est pas satisfaisant pour la démocratie locale. L’appétit démocratique est plus grand et les possibilités d’y participer activement pas assez grandes. Alors à qui la faute ? Manque d’information, de consultation ? Ou absence de la part des élus de volonté d’alourdir la décision avec la prise en compte du point de vue des simples citoyens ? Effectivement, la démocratie, c’est long, c’est lourd et ça demande de l’envie et de l’énergie, surtout si elle se veut ouverte.

Un projet qui n’est pas nouveau

Du côté des élus, on ne découvrait pas le sujet. Dès 2005, dès le premier mandat d’Hervé Schiavetti, le conseil municipal (Koukas, Grzyb, Mebarek, Mourisard étaient déjà élus), votait une délibération concernant une stratégie de valorisation du patrimoine municipal. Elle tendait à réfléchir à « la transformation des biens municipaux pour des affectations du service public, mais aussi qui permette le développement économique ». La délibération proposait un listing de bâtiments dans lequel les annexes était mentionnées pour être « libérées ». « Dès 2005 et avant même que le projet de la fondation Luma ne vienne, nous avons eu à nous donner la possibilité d’évolution concernant les annexes du Cloître », replace le maire dans le temps long. D’ailleurs dans cette même délibération, la vente de l’ancien collège Léon Blum qui sert aujourd’hui aux associations et à quelques entreprises est proposée (nous ferons le point sur le patrimoine communal dans l’Arlésienne n°7 à sortir le 19 octobre prochain). Le maire précise également que depuis 2001 et le début de ses mandats, la ville « a plus acquis que vendu de biens ». Un bilan positif, notamment grâce aux 5000m² acquis et rénovés pour le Pôle de service public dans l’ancien Crédit Agricole rue Parmentier.

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Hervé Schiavetti, maire d’Arles. photo Marie-Océane Dubois

La proposition de vente des annexes de la rue du Cloître n’est donc pas tombée du ciel. Elle était même inscrite au budget de la ville depuis plusieurs années au rayon « fusion-acquisition », comme indique un communiqué du maire distribué aux journalistes. Mais depuis 2005 et le vote de la délibération, le contexte a bien changé. Le projet de la fondation Luma a accéléré les transformations de la ville et Maja Hoffmann a acquis trois hôtels dans le centre ancien. Et la question des relations entre la mairie et la fondation Luma est devenue un sujet qui mérite sans cesse explications et transparence pour ne pas perdre les Arlésiens en route.

Pas une priorité pour Maja

Devant les réactions et débats suscités par la délibération dans l’espace public, la veille du conseil municipal, Maja Hoffmann a tenté de désamorcer les crispations et ouvert la porte à un report du vote. « Ce projet n’est pas une priorité pour moi car je suis déjà suffisamment engagée dans la ville œuvrant chaque jour pour son développement. On peut aussi prendre le temps et échanger de manière constructive, une approche que je mets en œuvre dès que l’occasion m’est donnée », indique-t-elle dans un courrier adressé au maire, distribué à la presse et aux présidents de groupe du conseil municipal. Plus loin, elle précise qu’elle n’est pas à l’origine de la volonté d’acquisition : « La mairie m’a demandé si je voulais me porter acquéreur de ce lieu il y a déjà plusieurs années », tout en confirmant son intérêt pour l’opération. « Nous avons le sentiment que nous pourrions en faire bon usage et avions demandé à faire une étude de faisabilité avant de nous prononcer sur notre intérêt ».

Le maire refuse un temps de réflexion supplémentaire

Au conseil municipal, la première à ouvrir le feu est Nora Mebarek du groupe socialiste. Elle fait écho à la lettre de Maja Hoffmann et sa porte ouverte à la prise du temps nécessaire pour mener à bien le projet.« Maintenir cette délibération, Monsieur le maire, ce serait desservir la collectivité et desservir Maja Hoffmann« , prévient-elle. Elle finit par poser la question : « quelle était l’urgence de passer cette délibération sans concertation, sans appel à projets, sans cahier des charges ? », avant de demander le report de la délibération pour le lancement d’un appel à projets, et ouvrir l’horizon des possibles « peut-être un projet d’intérêt général, car l’extension d’un hôtel n’accordera en aucun cas une obligation d’un espace partagé et accessible pour les Arlésiens. » Elle votera comme tout le groupe socialiste contre la délibération.

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Le groupe socialiste a voté contre.

Nicolas Koukas, du groupe Pour Arles, celui du maire, questionne « la méthode de gouvernance publique et la façon de porter de tels projets », rejetant la faute du manque d’informations à destination de la population et de concertation sur le maire. Il place le débat sur le rôle des élus face au projet global de Maja Hoffmann. Pour lui, ce projet « nécessite que les élus que nous sommes soient dans la pédagogie, l’accompagnement et la médiation. Au fil des années, Luma est devenu un des acteurs incontournables de la mutation de notre ville ». Au passage, il en profite pour parler de son projet « On montera tous avec Luma » mené depuis plusieurs années qui a permis à des Arlésiens de tous les quartiers et de toutes conditions de visiter le chantier de la Tour. Sur le sujet de la vente du patrimoine municipal, s’« il revient aux élus que nous sommes d’être les garants de l’intérêt général », Nicolas Koukas précise « que le secteur public n’a pas les moyens aujourd’hui et n’aura pas demain les moyens d’entretenir tel ou tel bâtiment ». Tout en laissant le choix à chacun des élus de son groupe, il finit sur le manque d’explication à destination de la population. « N’ayons pas peur d’échanger avec Luma et ses équipes comme nous sommes nombreux à le faire, mais n’ayons pas peur non plus d’échanger avec les Arlésiens, qui faute d’information, de communication et de partage des dossiers ont parfois tendance à juste titre à s’effrayer et à extrapoler. » Nicolas Koukas ne participera pas au vote.

La démocratie locale mise en cause

La gouaille affûtée et grave, Cyril Juglaret, candidat Les Républicains a attendu son tour pour lancer sa démonstration. A commencer par viser le maire. « Là où vous auriez pu capter l’opportunité d’affirmer votre stratégie urbaine […] vous vous êtes trompés d’outil en procédant à la va-vite. […] là où il fallait certainement lancer une véritable réflexion engendrant un appel à projets pour, en toute transparence et dans le respect de l’égal accès de tous à la possibilité d’investir, partager avec les Arlésiens votre politique. En procédant de la sorte, vous réussissez le tour de force à creuser un peu plus le fossé entre les Arlésiens et celles et ceux qui font vivre notre ville. Celles et ceux qui investissent et veulent eux aussi apporter leur pierre à l’édifice commun. » Dans un second temps, Cyril Juglaret en profite pour attaquer Nicolas Koukas sur « sa non-prise de position » et sa désolidarisation du maire dans une logique de « singularisation » en pleine campagne municipale, « alors que vous avez voté toutes les délibérations sans jamais sourciller ». Le groupe de Cyril Juglaret, qui s’abstiendra car « je ne serai jamais contre celles et ceux qui entreprennent, celles et ceux qui investissent, celles et ceux qui prennent des risques ».

Toujours dans l’opposition, après une courte intervention, Erick Souque et Serge Berthomieu, les libres penseurs de la droite voteront contre le projet sur l’argument de l’absence d’appel d’offres.

Grzyb fidèle au plan

David Grzyb, candidat à la mairie sans étiquette votera pour la vente avec son groupe Arles, des avenirs à partager. Il regrette d’avoir lors de la dernière séance été le seul à s’opposer à la vente de la maison Follereau (située aux Ateliers SNCF côté route de Pont-de-Crau) pour un tiers moins cher que l’évaluation des Domaines de France. Il ne voit pas d’alternative à la vente « au vu des capacités d’investissements qui sont faibles », et assume « oui, la Ville doit se départir de son patrimoine et celui là, franchement je suis très très étonné que les uns et les autres découvrent qu’il va être cédé ». Sur l’absence d’appel à projets, l’adjoint à l’urbanisme confirme qu’il pense que Maja Hoffmann est la meilleure solution : « Qui a adressé une proposition à la ville d’Arles si ce n’est la seule personne qui effectivement a un attachement pour la ville et investi depuis longtemps sur le territoire. Madame Hoffmann a la possibilité et c’est tant mieux de ne pas être soucieuse de l’équilibre de l’opération. Si nous faisons demain un appel à projets et que la proposition du plus offrant est un promoteur immobilier, croyez-vous qu’il sera plus ouvert au public que ce que va essayer de faire Mme Hoffmann ? Je ne crois pas. Et croyez-vous que cela va être de la même qualité ? ». En revanche David Grzyb souhaite conserver dans le giron public l’ancien bâtiment de l’école de la photo, l’hôtel Quiqueran de Beaujeu qui sera un prochain enjeu d’investissement pour la commune.

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Le groupe d’opposition Choisissons notre avenir de Cyril Juglaret s’est abstenu.

Et la démocratie dans tout ça ?

Nora Mebarek tente une dernière fois de reporter le vote. Elle avance l’argument du décalage entre le contenu de la délibération, « l’extension de l’hôtel du Cloître » et celui de la lettre de Maja Hoffmann « des espaces de vie et de création pour les artistes, ainsi que des lieux d’accueil pour des porteurs de projets de proximité ou d’ailleurs selon leur qualité ». Le maire lui répond – ironiquement ? – que le sujet de l’avenir du lieu sera discuté aux prochains Luma Days. Faut-il attendre de la fondation qu’elle organise elle-même la démocratie locale pour un bien qui appartenait à la commune ?

Lors des premiers Luma Days en mai 2017, la fondation avait invité Michel Bauwens, penseur de la société des biens communs. Il détaillait les possibilités d’une société de collaboration où les décisions étaient collectives et prises d’égal à égal, notamment grâce aux outils numériques. Une belle idée qui a du mal à se concrétiser par des actes. La question est vertigineuse, comment faire pour que les Arlésiens puissent s’approprier les décisions qui concernent leur ville ?

Eric Besatti

/ Les précédents articles /

Toute l’histoire en trois épisodes

1.Nous avons publié un premier article mercredi dernier qui expliquait la surprise des élus qu’il n’y ait pas d’appel à projets pour l’avenir du bâtiment. Lire : Un bijou communal en passe d’être vendu à Maja Hoffmann.

2.Le deuxième concernait des appels au report de la vente pour poser la question de l’usage du lieu, recueillir des autres propositions et consulter les Arlésiens. La députée Monica Michel a envoyer un communiqué en ce sens et un collectif d’Arlésiens a lancé une pétition. Un rassemblement devant la mairie est prévu aujourd’hui à 14h. Lire : Une députée et des citoyens demandent le report de la vente des annexes rue du Cloître.

3.Enfin, Maja Hoffmann a souhaité réagir pour expliquer sa position suite à la polémique suscitée. Elle a choisi de rédiger une lettre au maire qu’elle nous a fait parvenir que nous publions en intégralité. Elle n’a pas décidé de suspendre son offre d’achat et s’en remet « au vote souverain du Conseil municipal ».