Sélectionner une page

Les supermarchés laisseront passer ?

Les supermarchés laisseront passer ?

A la suite de l’enquête sur les conditions de travail et le harcèlement sexuel chez les producteurs de fruits et légumes du secteur, nous avons contacté les acteurs de la grande distribution qui vendent leurs produits. Tous se cachent sous une certification qui est censée garantir les bonnes pratiques chez leurs fournisseurs.

Harcèlement et chantage à l’emploi à caractère sexuel, non respect du droit du travail, conditions de travail dégradantes (lire page 18). Pour donner suite à notre investigation transfrontalière entre la France et l’Allemagne menée en 2019, nous avions sollicité les supermarchés français et allemands pour savoir s’ils connaissaient la situation et dans le cas contraire, ce qu’ils comptaient mettre en place suite à ces révélations. Du côté français, Intermarché nous avait indiqué en 2019 « regretter de ne pouvoir donner une suite favorable à notre sollicitation », sans donner d’autres explications. Carrefour n’avait jamais donné de suite à nos demandes, tout comme E. Leclerc et Casino.

Aldi et Lidl répondent
En 2019, Aldi avait répondu, conjointement avec sa branche allemande. Aldi Süd et Aldi France avaient acheté des produits provenant d’entreprises ayant travaillé avec Laboral Terra et faisant également l’objet du procès qui se tenait devant le conseil de Prud’hommes d’Arles (lire Que fait la justice ?). Suite à notre sollicitation par courriel en 2019, Berit Kunze-Hullmann, leur porte-parole écrivait  : « En 2018, Aldi Süd a acheté de très petites quantités de pommes à deux des entreprises désignées et celles-ci sont enregistrées et certifiées par le label Global G.A.P (Good Agricultural practices, ndlr) ». Toujours selon elle, aucune nouvelle relation commerciale directe n’a été établie avec ces producteurs. De son côté, la personne responsable du département marketing et communication d’Aldi France indiquait également travaillé avec l’entreprise Coccolo sans apporter plus de détails. Selon les deux branches allemande et française d’Aldi, il s’agirait de Coccolo – SCEA Les Fruits Beauchamp et du Gaec Durance Alpilles. La porte-parole de l’entreprise en Allemagne, poursuivait : « Les situations que vous décrivez en France ne correspondent en aucune manière à notre vision de conditions de travail socialement justes et respectueuses des êtres humains. Nous nous dissocions clairement de ces violations des droits de l’Homme et du droit du travail, quelles qu’elles soient, et en ce qui nous concerne, nous avons établi des règles très claires concernant les conditions de travail dans les pays où nos marchandises sont produites. » Elle précisait aussi que dans le cas où Aldi suspecterait les producteurs auprès desquels ils achètent régulièrement des marchandises de ne pas respecter ces règles, les accusations soulevées feraient l’objet d’une enquête interne. La réponse annonçait qu’Aldi se réservait aussi le droit de tirer immédiatement des conclusions en vue d’une coopération ultérieure si cette suspicion était confirmée. « Nous ne tolérons aucune activité criminelle », ajoutait aussi la porte-parole. (Mise à jour au 20 octobre, lire à la fin de l’article.)

Lidl France avait également répondu en affirmant que l’entreprise « vise dans toutes ses relations, le respect des règles éthiques et standards sociaux. [… nous avons pour objectif que 100% nos fournisseurs directs de fruits et légumes soient certifiés GLOBAL GAP et la IFS Wholesale/Cash & Carry version 2.0 pour les grossistes. » Isabelle Schmidt, du service communication de Lidl France, mentionnait également que l’entreprise s’était fournie aurès de Coccolo, Mehadrin, Clos des Herbes, et de Hmong distribution. Elle indiquait que, les procédures judiciaires évoquées étaient en cours, Lidl restait « donc dans l’attente des décisions définitives des juridictions » en précisant que « s’il s’avérait que les pratiques mentionnées étaient avérées, nous prendrions les mesures nécessaires conformément à nos standards éthiques et sociaux. »

Un label laxiste ?
Dans le verdict rendu le 22 septembre 2020 par le conseil de Prud’hommes d’Arles, Coccolo est condamnée à verser des indemnités à un travailleur et à une travailleuse pour non paiement des congés payés et retenues frauduleuses sur salaires. Nous avons de nouveau sollicité les supermarchés en septembre 2020 pour connaître leur positionnement suite à ce verdict. Lidl n’a pas répondu, ni Aldi France. De son côté, Aldi Süd en Allemagne nous a réassuré ne plus être livrée par l’entreprise Coccolo depuis 2018, avant de nous renvoyer un nouveau mail indiquant qu’« après réexamen approfondi des faits cités, nous avons constaté qu’Aldi Süd a non seulement cessé d’acheter des marchandises depuis 2018 au producteur Coccolo, basé à Cavaillon en France mais n’a en fait jamais acheté aucun produit de cette entreprise ».

Au même moment, les entreprises faisant l’objet d’une enquête continuent de recevoir des certificats Global G.A.P. concernant les normes sociales. Aldi assure, en France comme en Allemagne, que l’entreprise Coccolo SCEA Les Fruits Beauchamp est bien détentrice du label Global G.A.P. (« Good Agricultural practices »), ainsi que du module additionnel G.R.A.S.P (Global Risk Assessment on Social Practices) qui garantit des normes sociales au travail. Ce label mondial non-étatique est le plus important dans le secteur de la sécurité agroalimentaire. Il est délivré aux producteurs de fruits et légumes, éleveurs et pisciculteurs pour garantir des produits « sûrs et durables » et le respect des standards et réglementations sociales dans l’ensemble de la chaîne de production. Des certifications avaient été données à Coccolo SCEA Les Fruits Beauchamp et au GAEC Durance Alpilles, deux entreprises dans lesquelles Yasmine Tellal a pourtant travaillé dans des conditions inhumaines (lire page 18).

Global G.A.P. a effectivement délivré une certification à Coccolo SCEA Les Fruits Beauchamp au début du mois de juin 2019, alors que depuis près de deux ans, l’entreprise faisait l’objet d’enquêtes concernant des entorses au droit du travail et qu’elle est désormais condamnée par la justice prud’homale française. En juin 2020, l’entreprise voyait sa certification renouvelée. Aujourd’hui, après cette condamnation, quelle sera l’attitude de Global G.A.P. ?

Hélène Servel

Mise à jour au 20 octobre : En réponse à notre demande suite à l’annonce du premier verdict dans le procès au conseil des prud’hommes d’Arles pour non respect du droit du travail, Aldi Süd, la branche d’Aldi en Allemagne a enquêté en interne. Aldi Allemagne affirme avoir acheté des pommes à la SAS Coccolo en 2020 en précisant que les quantités acquises auprès de l’entreprise représentaient « moins de 0,04 % de la quantité totale de nos pommes en 2020 ». Ces pommes ont été emballées par l’entreprise de conditionnement de la SAS Coccolo et où ont travaillé certain-es des plaignant-es. Carolin Sunderhaus, la chargée de communication de l’entreprise en Allemagne, écrit qu’après avoir pris connaissance des accusations portées contre la société d’emballage SAS Coccolo, Aldi Süd a « contacté directement [ses] fournisseurs qui ont bloqué la société d’emballage en tant que sous-traitant ».

Sommaire du dossier :
Les détachés du droit

Lire le dossier en téléchargeant sur la version numérique de l’Arlésienne n°9 (4€).
Lire les différent articles du dossier sur le site : 1 jour (1€), 1 mois (3,90€) en cliquant ci-dessous.